Revisitons l'oeuvre merveilleusement sereine
d'un "géographe sentimental"
(*) ...

Julien Gracq

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(*) selon la belle expression de Gilles Lapouge, Le magazine littéraire, juin 2007, pages 38-41

*

Commençons par ce si riche article de
Lily
retraçant l'étonnante trajectoire esthétique
de notre "dernier romantique"...

son site :
Lily et ses livres


http://www.lily-et-ses-livres.blogspot.com/

*

 

02 janvier 2008

Julien Gracq

Julien Gracq nous a quittés le 22 décembre dernier. Il avait 97 ans.
Je suis tombée sous le charme de cet écrivain rare, exigeant, alors que j’avais dix-sept ans, je ne le connaissais pas même de nom, mais le petit opuscule intitulé Les Eaux étroites m’a pour une raison mystérieuse tout de suite interpellée alors que je musardais dans une librairie. Rapidement par la suite, j’ai dévoré nombre de ses romans, conquise, troublée, envoûtée par cette écriture magnifique.
Et pourtant, les romans de Julien Gracq ne se laissent pas facilement apprivoiser. Ils font partie de ces textes que l’on ne rencontre jamais par hasard. La porte s’ouvre ou reste irrémédiablement fermée. J’en ai fait la cruelle expérience, alors que, une bonne dizaine d’années plus tard, j'ai tenté de m'immerger à nouveau dans Au château d’Argol. J’ai dû refermer le livre, un de ceux de l’écrivain que j’avais pourtant tant aimé, empêtrée que j’étais dans l’histoire, incapable d’y prendre la moindre part. Il m’a fallu attendre encore quelques mois pour le redécouvrir avec le bonheur intact de ma première lecture.
Il en est ainsi de la poésie. Je ne dirais pas qu’elle se mérite, mais il faut une certaine inclination du moment, un esprit vierge, à l’écoute, aux aguets… Et alors seulement, les notes de musique sont perceptibles et le concerto peut commencer.

Un beau ténébreux, Le Rivage des Syrtes, En lisant, en écrivant, La littérature à l’estomac (titre magnifique, repris maintes fois ensuite par des essayistes), La forme d’une ville, figurent désormais en bonne place dans ma bibliothèque, j’attends toujours Le moment, où je vais les relire, les redécouvrir une nouvelle fois, avec un œil neuf, ou tout du moins, je le souhaite, aussi passionné qu’à vingt ans.

Le hasard a voulu que mes parents m’offrent pour Noël, un magnifique ouvrage, un recueil de textes sur Julien Gracq, publié par la Revue culturelle des Pays de la Loire. Ouvrage riche et abondamment illustré. Je n’ai pour l’heure eu que le temps de le feuilleter, mais je ne peux me résoudre à attendre pour vous en parler car….
… car, j’ai découvert cet article dans le Figaro Magazine du samedi 29 décembre dernier.
J’avoue avoir été choquée – scandalisée, serait le terme plus juste – par la légèreté avec laquelle le journaliste évoque les romans de Gracq. Je le cite (si par le plus grand des hasards, ce dont je doute, il passait par là, il est bien évidemment le bienvenu ;)

Je cite la phrase incriminée : « Si ses romans sont souvent assommants, ses portraits de villes réelles ou imaginaires, ses descriptions de régions marginales, toujours à la frontière, ses analyses littéraires (Stendhal, Chateaubriand, Hugo, Nerval…) sont d’une stupéfiante beauté, d’une implacable lucidité. »

« Assommants », ses romans ?

Je n’aurais pas l’outrecuidance d’affirmer être capable de parler de l’œuvre de Gracq, mes lectures sont toujours trop « émotives », à fleur de peau. Je préfère laisser la parole aux auteurs de la revue culturelle 303, dans laquelle je pioche cet extrait qui me semble une excellente réponse au journaliste littéraire du Figaro Magazine.

Tout ce qu’il touche du regard devient pure poésie.

Est-il poète, romancier, critique ? Pour Jean Amette (Le Point, 3 avril 1989), « Julien Gracq reste unique et mythologique. Ses romans ressemblent à des poèmes mystiques, à des contes celtes, à tout sauf à des romans. » Mais Pierre Mertens note (dans Le Magazine littéraire) à propos de la seconde période gracquienne, celle des fragments : « Tout cela se lit comme un roman. Et pour cause : c’en est peut-être bien encore un. » Des romans qui n’en sont pas, et des fragments écrits comme des romans ! Décidément, Gracq, par ailleurs ni tout à fait classique ni inconditionnellement surréaliste, a l’art d’échapper à tout enfermement trop contraignant dans un genre ou dans un autre. Bertrand Poirot-Delpech invite même « à le lire pour ce qu’il est : non un romancier bâtissant une fresque psychologique ou sociale, mais un poète à la recherche d’accords avec le monde, par la seule magie des mots. »

(Revue 303 n° 93, 2006, page 19)

Et tout est dit…

Source photo : Collection Viollet, extrait de la Revue 303
Julien Gracq en décembre 1951 vient de signifier qu'il refuse le prix Goncourt

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Poursuivons avec ce si bel article offert par
Rose
à propos de la première oeuvre publiée
que son auteur lui-même jugeait bien imparfaite...

son site :
Rose a lu

http://rosealu.canalblog.com

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13 février 2008

Au château d’Argol

argolJ’ai terminé, il y a déjà quelques jours, le premier roman de Julien Gracq, et je pense que je vais en parler avec une grande maladresse. Mais parlons-en quand même !
Le personnage principal, bien qu’inhumain, comme dans tout bon roman noir, c’est d’abord le château du titre, manoir perdu au milieu des solitudes, au sommet d’un éperon rocheux, accessible par un sentier tortueux (autant dire inaccessible). Ses fenêtres ressemblent à des meurtrières, on dirait une muraille emmurant de sombres secrets. L’intérieur révèle un confort extravagant et sauvage : fourrures épaisses, soieries asiatiques… La visite s’achève sur la bibliothèque, au sommet d’une tour dominant la forêt.
Car le château est comme enseveli dans une épaisse forêt presque animée, battue par les pluies. Non loin, la mer, violente elle aussi. Et au fil des errances des personnages, d’autres lieux se révèlent, tout aussi mystérieux et funèbres : un cimetière oublié, une chapelle surplombant l’abîme, qui se transforme dans la pénombre verte des vitraux en une sorte de sanctuaire sous-marin...
Trois personnages se retrouvent au château d’Argol.
Albert l’a acheté sur les recommandations d’un ami féru de romans noirs. Il s’y retire  pour se plonger dans des études philosophiques et y attend Herminien, son ami, son double, et Heide, dont on ne sait d’abord si c’est une femme ou un homme, mais seulement que cette âme ne s’épanouit que dans les convulsions des révolutions.
D’étranges relations se nouent entre ces trois personnages, faites de désir, de rivalités, de jalousie et de violence. Ces figures tourmentées nous restent cependant assez opaques, car jamais le narrateur ne leur donne la parole.
C’est aussi que plus que des personnages il s’agit de « forces » ou de figures mythiques. Comme des sortes de dieux, certains peuvent mourir et pourtant continuer à exister, renaître, se rétablir ou se flétrir à nouveau.
Heide est ainsi une figure radieuse, presque indescriptible : « son visage était divers comme les heures du jour ». Elle semble faite à la fois de lumière et de feu ; ainsi nous est-elle décrite dans sa passion soudaine et totale pour Albert : « Tout son sang bougeait et s’éveillait en elle, emplissait ses artères d’une bouleversante ardeur, comme un arbre de pourpre qui eût épanoui ses rameaux sous les ombrages célestes de la forêt. Elle devenait une immobile colonne de sang, elle s’éveillait à une étrange angoisse ; il lui semblait que ses veines fussent incapables de contenir un instant de plus le flux épouvantable de ce sang qui bondissait en elle avec fureur au seul contact du bras d’Albert
et qu’il allait jaillir et éclabousser les arbres de sa fusée chaude, tandis que la saisirait le froid de la mort dont elle croyait sentir le poignard entre ses deux épaules ». C’est dire que l’amour est d’emblée associé à l’angoisse et à la conscience d’une issue fatale.
Et il y a donc cette écriture, à la fois abstraite et riche d’images toujours saisissantes, complexe et ensorcelante, qui pourrait être décrite par l’image du filet qui caractérise les paroles d’Herminien, tentant de « saisir » Heide qui lui échappe : le soir, lorsqu’il sont tous les trois réunis, ses paroles sont des « arabesques dangereuses », de « bouleversantes incantations », un « filet de Pénélope au tissu arachnéen ». Il faut faire un effort pour démêler cette toile, mais on en est prisonnier, séduit et emporté.
Le roman s’enrichit aussi de mille références, et semble particulièrement inspiré par le Parsifal de Wagner et le mythe de la sainte Lance, qui blesse et qui guérit. On en trouve de multiples échos, dans les lectures d’Albert, dans la chapelle des abîmes où une horloge, un tombeau, une lance et un casque semblent réunis de façon « emblématique », et aussi dans la gravure que contemple Herminien et que découvre secrètement Albert. Ce mythe et sa relecture cruelle (la fascination pour la blessure et le sang qui en coule) expliquent les rapports entre les personnages, d’une façon qui m’est restée un peu mystérieuse, et ça ne m’a pas déplu !

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Brefs souvenirs d'une courte visite à Julien Gracq en août 2007

" Comme un pélerinage personnel à St-Florent-le-Vieil : soit une première (hélàs, aussi dernière) visite à mon écrivain préféré : le 28 août 2007, si ma mémoire est bonne, et en compagnie de mon fils qui avait alors 15 ans...

Au château d'Argol est un hommage au roman noir anglais... ce n'est pas un livre "facile", c'est sûr, mais l'écriture y joue bien son rôle : les mots savent évoquer des images... le "cinéma intérieur" se déclenche... salles blanches d'un château silencieux, lumière de fonds sous-marins à travers les vitraux d'une chapelle ruinée au coeur d'une forêt bretonne, rivages solitaires de l'océan... Oui, on comprend qu'un homme comme André Breton ait été fasciné par le MYSTERE que dégage ce roman-rêve... (même si Gracq, lui-même, était conscient de son manque de maîtrise : le livre était paru en 1938 et à compte d'auteur, alors qu'il n'avait que 28 ans)

Mais je ne peux parler que de l'heure et demi de notre conversation de 2007 dans sa maison de la Rue du Grenier-à-Sel, face à la Loire : Julien Gracq, alias Louis Poirier ("écrivain amateur" toute sa vie de prof d'histoire-géo, faut-il le rappeler à tant d'écrivants français médiocres qui s'intrônisent aujourd'hui "écrivains", comme s'il s'agissait d'une "profession" prestigieuse...), Louis Poirier donc était à la fois une personne chaleureuse, un homme droit et généreux, un "résistant" vrai de vrai, pétillant d'esprit et de malice... mais aussi à 97 ans quelqu'un de profondément défaitiste face à ce qui "reste" de la Littérature dans notre pays...

Je me souviens m'être amusé, face à lui, à vouloir faire le parallèle entre les sortilèges de Un balcon en forêt (son roman de 1958 qui me paraît le plus poétique et maîtrisé) et ceux de deux ouvrages du Magicien animiste Dino Buzzati : Barnabo des Montagnes et Le Désert des Tartares...

Il a juste commenté : "Vous ressentez cette proximité-là, c'est votre droit... ".
L'esprit toujours curieux des perceptions de ses lecteurs...


Julien Gracq était persuadé que ses oeuvres ne seraient bientôt plus lues que par quelques poignées d'universitaires (profs et étudiants), une sorte de société secrète et très isolée, disséminée dans quelques pays...

Je me souviens avoir voulu évoquer ces lecteurs et lectrices qui "se" parlent de la Littérature (la vraie) sur les sites internet et "prescrivent" des lectures, tout aussi efficacement que d'autres prescripteurs, eux professionnels...
Impression inoubliable de Julien Gracq... je me souviens lui avoir serré longuement la main quand il nous a raccompagnés jusqu'au seuil de chez lui, après avoir pris le temps de dédicacer "mon" exemplaire de son Roi Pêcheur...

En Littérature, le Graal reste inaccessible... d'ailleurs, Perceval ne le verra jamais directement... "

Dourvac'h

(ainsi que pour les articles suivants, déjà parus sur :)

http://regardsfeeriques.canalblog.com

*

Attention, la possibilité de nous laisser
ici vos chers et si précieux Commentaires
se trouve tout en bas de ce long article-papyrus !!!

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lundi 24 décembre 2007

Julien Gracq ou la PanGée des Rêves -

silences et survol d'un Continent...

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illustration (haut) :

Caspar David FRIEDRICH

Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages (détail)

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crédits artsitiques pour les photographies en noir-et-blanc, de haut en bas :

Roland ALLARD, Agence VU :

Portrait de l'écrivain, 1982

Julien Gracq, Saint-Florent-le-Vieil, 1982

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Jean-Paul DEKISS, Opale

Julien Gracq, Saint-Florent-le-Vieil, 2001

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De futurs beaux rêves d'océans, de forêts et de sables à tous !

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dernière photographie :

DOURVAC'H, Viviès (Ariège), 23 décembre 2007

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lundi 3 septembre 2007

Fin août au Pays de Julien Gracq :

voyage entre Evre et Loire...

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C'était à Saint-Florent-le-Vieil...

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... par un mardi d'août ensoleillé (28 août dernier)...

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.. là où Maine-et-Loire et Loire-Atlantique se font face...

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Guerres vendéennes et Matière de Bretagne en miroir,
de chaque côté du Grand Fleuve...

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Un voyage au pays des barques à fond plat et de leur mémoire vive...

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Mémoire des hommes, d'un homme ici et aujourd'hui solitaire
au milieu d'un grand fleuve nommé "Littérature"...

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Papyrus de mémoire et labyrinthe des rêves
qui s'ouvrent face au perron de cette maison...

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Je n'ai pas pris de photo au domicile de Monsieur Poirier
dit "Julien Gracq"
(je n'aurais jamais osé lui demander...)

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Homme intrépide de ses 97 années de présence terrestre...
Oeil malicieux...

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Je l'ai écouté parler de cette Littérature "survivant" miraculeusement,
devenant de plus en plus "société secrète"...

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...cernée par les paralittérateurs bâcleurs,
anthropophages du monde entier,
occupant ces terrains si vagues en
cervelles disponibles,
espace bien déblayé par l'Horreur Economique...

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Que lui ai-je dit, moi ?
... que j'ai trouvé une même musique de mots
dans ses premières phrases de voyage en barque et en Littérature
des "Eaux étroites" (1976)...

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... que dans l'entrée du labyrinthe enchanté d'
"A la Recherche du Temps perdu" de Marcel Proust...

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... Que le jeune garde forestier "Barnàbo des Montagnes" (1933)
ou le Lieutenant Giovanni Drogo du "Désert des Tartares" (1940)
imaginés par l'écrivain magicien Dino Buzzati
m'ont semblé si proches
du monde d'attente
entre sentiments, songes et guerres
du Lieutenant Grange

d' "Un balcon en Forêt"
d'un certain Julien Gracq (1958)...

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Mais tant de choses à entendre et à dire...
L'écrivain nous a reçus 1 heure 15, je crois,
s'excusant de ne pouvoir offrir plus...

(j'avais 1 h30 de retard sur l'horaire de rencontre prévu...)

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Mon fils de 15 ans avait été invité, nous a écoutés,
a un peu parlé... S'est-il vraiment ennuyé ?

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Pour ce qui est de moi et depuis 15 ans,
Julien Gracq m'a ouvert en grand
les portes de "La Littérature"...

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Cette première visite, c'était... comment dire ?
Une journée féérique sur une rive de Loire,
pas si loin des Territoires de l'Evre...

*

DOURVAC'H, 2007

*

Clichés pris à

St-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) le 28 août 2007

(sauf dernier cliché pris à Orléans le 26 août 2007)

Autres clichés :

Chien en faïence : oeuvre de Marie-Christine Lehembre (Orléans)
Poupée de porcelaine et Pendule ancienne : fabrication inconnue

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samedi 23 juin 2007

Un balcon en forêt de Julien Gracq

Brocéliande à Nebias (Aude)

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" Une idée de bonheur avait toujours été liée pour Grange
aux sentiers qui vont entre les jardins, et la guerre la rendait plus vive :
ce jardin lavé par la nuit, gorgé de plantes fraîches et d'abondance comestible,
c'était pour lui le chemin de Mona ; il abordait à la lisière du bois
comme au rivage d'une île heureuse.

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La porte de Mona n'était jamais fermée
- non pour que son ami pût entrer le matin sans la réveiller,
mais parce qu'elle était par la race de ces nomades du désert
que le déclic d'une serrure angoisse :
où qu'elle fut, elle plantait toujours sa tente en plein vent.

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Quand Grange entrait, dans le carré de lumière grise que faisait la porte ouverte,
il apercevait d'abord sur une table de cuivre le contenu de ses poches
qu'elle avait vidées en vrac avant de coucher, et où il y avait des clés,


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des bonbons à la menthe tout incrustés de miettes de pain,
une bille d'agate, un petit flacon de parfum,

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un bout de crayon mordillé et sept ou huit pièces d'un franc.
Le reste de la chambre était obscur.

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Grange n'ouvrait pas les volets tout de suite ;
il s'asseyait sans bruit près du lit qui sortait un peu de l'ombre,
vaste et ténébreux, éclairé d'en bas par les braises de la cheminée
et le reflet gras des chenets de cuivre.

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Quand Mona s'éveillait, avec cette manière instatanée
qu'elle avait de passer de la lumière à l'ombre
(elle s'endormait au milieu d'une phrase comme les très jeunes enfants)

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cinglé, fouetté, mordu, étrillé,

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il se sentait comme sous la douche d'une cascade d'avril,
il était dépossédé de lui pour la journée;

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mais cette minute où il la regardait encore dormir était plus grave :
assis à côté d'elle, il avait l'impression de la protéger.

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Le froid se glissait dans la pièce malgré le feu mourant ;

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à travers les volets mal joints suintait une aube grise ;

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un instant, il se sentait porté au creux d'un monde éteint,
dévasté par de mauvaises étoiles, tout entier couvé par une pensée noire :
il promenait les yeux autour de lui pour y chercher la coûteuse blessure
qui faisait le matin si pâle, refroidissait cette chambre triste jusqu'à la mort.

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" Qu'elle ne meure pas ", murmurait-il superstitieusement,
et le mot éveillait dans la pièce aux volets fermés un écho distrait :
le monde avait perdu son recours; on eût dit que
de son sommeil même une oreille s'était détournée.

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Mona dormait à plat ventre, les couvertures enroulées autour d'elle,
les bras étendus de tout leur long, les mains plongées
sous le traversin agrippant le lit de ses deux bords,

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et Grange quand il se penchait sur elle souriait malgré lui,
toujours étonné que même dans le sommeil,
la prise de ce petit corps sur ce qu'il avait reconnu une fois
pour son bien et sa pâture fut si affamée.

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Souvent elle s'endormait nue ;

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quand il soulevait un peu le drap sur son épaule,
il comprenait que ce sommeil brusque d'enfant
qui la terrassait et qui l'étonnait si fort

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avait mêlé à sa fatigue le souvenir d'un piège tendre :
c'était comme si une hâte l'eût convoyée vers lui
à travers toute la longue nuit d'hiver,

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et quelque chose lui bougeait dans le coeur :

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il se dévêtait vite, sans bruit, et s'allongeait à côté d'elle. "

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Julien GRACQ
"
Un balcon en forêt "

José Corti éditeur,

1ère édition, 1958
(pages 84-86)

*

photos :

DOURVAC'H

forêt de Nebias (Aude), avril 2007

en contrepoint à cette forêt magique des Ardennes en "drôle de guerre"
pour notre Lieutenant Grange pris dans l'hiver 1940
& dont l'Odyssée mélancolique et amoureuse
fut chantée en 1958 par la lyre de Julien GRACQ...


(Et avez-vous reconnu l 'Arbre-harpe de "Brocéliande-en-Aude" ?)

*

lundi 18 juin 2007

Julien GRACQ ou le début d'un rêve...

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Le jeune homme photographié ici à côté de sa soeur s'appelle Louis Poirier ;
il vit à Saint Florent-le-Vieil depuis quatre-vingt dix-sept ans,
auprès des rives de la Loire et de l'Evre...

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Sous le nom de Julien GRACQ,
c'est le plus grand écrivain français vivant...

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Un numéro spécial du "magazine littéraire"
vient  - enfin - de lui être consacré

(juin 2007)

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A cette question finale de l'entretien
réalisé par Dominique Rabourdin
à Saint-Florent en 2007 :

" Etes-vous stoïcien ?

N'avez-vous pas peur de la mort, de votre propre mort ? "

Julien Gracq lui répond :

" La perspective de ma disparition ne me scandalise pas :
la mort semble partout inséparable de la vie,
individuelle ou collective.
La mort survient, un jour ou l'autre ;
quoique très proche pour moi, sa pensée ne m'obsède pas :
c'est la vie qui vaut qu'on s'en occupe. "

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Clichés :

Trois oeuvres célèbres de Caspar-David FRIEDRICH

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Portraits de Julien Gracq et clichés des premières éditions de ses ouvrages
extraits du dossier spécial du "magazine littéraire", juin 2007

*

Quelques ouvrages de Julien Gracq

(photographies : Dourvac'h)

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