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  Jeune personne aux théories nombreuses, Isabel Archer était douée d'une imagination remarquablement active. Sa chance avait été de disposer d'un esprit plus aiguisé que la plupart des gens parmi lesquels le sort l'avait placée, de percevoir avec plus d'ampleur les faits qui se déroulaient autour d'elle et de désirer connaître ce qui lui était peu familier. Il est exact qu'aux yeux de ses contemporains elle passait pour extrêmement profonde, car ces excellentes gens ne refusaient jamais leur admiration à une intelligence dont la portée leur échappait et parlaient d'Isabel comme d'un jeune prodige, réputé avoir lu les auteurs classiques, dans les traductions.

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(...) la jeune fille n'avait jamais  tenté d'écrire un livre et ne briguait pas les lauriers de l'écrivain. Elle n'avait ni talent particulier d'expression ni la conscience de soi propre au génie ; elle était seulement persuadée que les gens avaient raison lorsqu'ils la traitaient comme si elle était supérieure aux autres. Qu'elle le fût ou non, ils avaient raison de l'admirer s'ils l'estimaient telle, car il lui semblait que son esprit fonctionnait plus vite que le leur, ce qui suscitait en elle une impatience, aisément prise pour une supériorité. Disons-le dès maintenant : Isabel avait probablement de sérieuses dispositions pour le péché d'amour-propre ; elle explorait souvent et avec complaisance le champ de sa nature ; elle appuyait généralement sur des preuves insuffisantes sa conviction d'avoir raison ; elle se considérait comme digne d'hommages. Néammoins, ses erreurs et ses illusions étaient souvent telles qu'un biographe désireux de préserver la dignité de son héroïne répugne à les préciser.

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Ses idées formaient un entrelac de tracés flous que n'avait jamais corrigé le jugement de gens ayant autorité en la matière. Dans le domaine des opinions, elle avait suivi sa propre voie qui l'avait engagée dans une infinité de zigzags ridicules. Par moments, elle se découvrait dans son tort d'une façon si grotesque qu'elle s'offrait alors une semaine d'humilité passionnée. Après quoi, elle redressait la tête plus haut que jamais ; car cela ne servait à rien ; son désir d'avoir bonne opinion d'elle-même était insatiable. Selon sa théorie, la vie ne valait d'être vécue qu'à cette seule condition. Il fallait appartenir à l'élite, être conscient de son excellent équilibre - elle ne pouvait s'empêcher de reconnaître que le sien était parfait -, évoluer au royaume de la lumière, de la sagesse naturelle, de l'impulsion heureuse et de l'inspiration élégante et durable.

Henry JAMES, Portrait de femme,

(The Portrait of a Lady)

traduit de l'anglais par Claude Bonnafont (1995)

Chapitre 6

(publié aux éditions 10/18, collection "Domaine étranger")

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Roman de l'écrivain américain Henry James (1843-1916), publié en 1880, Portrait de femme est son oeuvre la plus célèbre parce qu'elle possède de quoi intéresser le lecteur le plus superficiel en même temps que le lecteur le plus exigeant. James y conte en effet les aventures d'une jeune fille attrayante qui affronte la vie avec confiance, obtient quelques jolis succès et s'attire mainte sympathie assez honnête. Toutefois, trop de vanité finit par lui tourner la tête. Elle connaît le malheur, tente de s'en sortir, puis se soumet, par devoir, à la triste vie qu'elle s'est créée elle-même.

Laffont-Bompiani, Dictionnaire des oeuvres,

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Photographies :

D O U R V A C ' H

Viviès, 31 juillet 2010

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