Le fleuve Littérature

26 novembre 2017

" A visiter : Le Grand Pays de Franz KAFKA, avec vue imprenable sur L'Autre Monde ! "

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Trois romans appartenant à un même monde.
Comme faits d'une même matière indécise. 


PREMIER POSTULAT : Le monde sensible reste une énigme à déchiffrer et nous ne disposons que d'une vie – à durée fortement imprévisible – pour cela.

SECOND POSTULAT (découlant du 1er) : Nos banales existences terrestres se révèlent – à plus ample examen – uniformément tissées d'une même matière énigmatique un peu gluante, que certains nomment (avec un rien de grandiloquence, dérisoire et impuissante) ... « destinée ».


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Les trois romans diversement inachevés de Franz Kafka (1883-1924) sont ici réunis dans ce premier volume des écrits complets de l'écrivain (publiée en 1976 en 4 tomes pour la collection La Pléiade) dans leur traduction « historique », de l'allemand au français : celle que réalisa Alexandre Vialatte en 1933 pour Der Prozess, en 1938 pour Das Schloss et en 1946 pour Der Verschollene Amerika.

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I. Der Verschollene (L'Oublié / L'Amérique)

roman composé en 1912, complété en 1914

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L'Oublié (titre choisi par Franz Kafka dès 1912) ou L'Amérique (titre choisi par Max Brod pour sa 1ère édition de 1927) est le récit d'une lente descente aux enfers, morale et sociale, d'un jeune homme naïf, malchanceux et plein de vitalité… Karl s'adapte sas cesse et jamais ne se décourage (son côté "gentleman-tramp").

Si la trame des mésaventures de Karl Rossmann (âgé de seize ans au début du roman) s'inspire – ceci bien souligné par Claude David – du schéma directeur des romans de Charles Dickens, leur « mise en images » nous semble étonnamment proche – géniale intuition de l'ami Max Brod – de celle des moyens métrages et du tout 1er long métrage de Charlie Chaplin (période The Immigrant à The Kid). 

Cependant et contrairement à Charlot (gentleman-vagabond proprement insubmersible), Karl – trop jeune immigrant, imperturbablement confiant, bien vite infortuné – chutera peu à peu… Il descendra – toujours d'une façon curieusement semi-volontaire – de degré en degré l'échelle sociale, tombant enfin dans les plus bas-fonds de cette « nouvelle société » américaine. On pressent bien qu'il ne s'en relèvera pas… Kafka le déclarera « finalement puni de mort […] d'une main […] légère, plutôt mis à l'écart » ("Journal", 30 septembre 1915).

D'où l'indécidable « fausse-fin » ou « fin ouverte » que constitue Le Grand Théâtre d'Oklahoma

Cet épisode formerait-t-il un leurre de plus pour l'éternel novice Karl – juste avant le « grand déraillement existentiel final » qui l'attend ? La suite des méandres d'un banal « enfer » terrestre se déroulant encore à l'infini – sous forme de voie de chemin de fer… ?

Ou bien – comme le perçoivent certains lecteurs – n'est-on pas introduits dans les prémisses de son « Après-Vie »… ? Introduction en de curieuses « Limbes »… ou encore dans les décors enchanteurs – et pour nous trompeurs – d'un « Paradis » individuel ?

Notre malchanceux héros – y faisant valoir comme patronyme le surnom correspondant à « sa dernière place » occupée dans quelque pègre (Negro) – semble en tout cas être parvenu physiquement indemne en cette Terre d'élection, ce Grand Théâtre d'Oklahoma aux allures paradisiaques, où les femmes – employées pour une sorte de grande parade – sont affublées d'ailes d'Anges… 

Alors : « Paradis pour tous » ? 

Bien sûr et pourquoi pas ? Seulement voilà : pour espérer entrer au Paradis-"Oklahoma", il nous faut bien mourir... Etape inévitable.

Disons que pour nous, lecteurs, le jeune déclassé Karl s'estompera à jamais dans les lueurs incertaines et irréelles (tant on jurera cette image surexposée) de paysages défilant derrière les vitres d'un grand train en route vers on ne sait quelle fabuleuse contrée…


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Ce que nous connaissons comme la version « définitive » de ce 1er roman a été mis au net pour l'essentiel en octobre et novembre 1912 : soit du chapitre I, « le Soutier », au début du chapitre VII, « Brunelda/Un Asile ». le long chapitre VII sera poursuivi en décembre 1912 mais Kafka se déclarera « entièrement vaincu par son roman » et l'interrompra le 26 janvier 1913. 

On apprendra également avec intérêt l'existence de 200 pages manuscrites « disparues » de ce roman (qui auraient été écrites durant l'hiver 1911-1912 puis au printemps 1912) que l'auteur jugera le 9-10 mars 1913 « complètement inutilisable[s] ». On sait également qu'une partie du manuscrit « définitif » commencé en fin-septembre 1912 fut détruites par F. K. Il est vraisemblable que ces pages disparues ou détruites racontaient les « étapes intermédiaires » de la déchéance sociale et morale du héros Karl Rossmann, dont témoigne le fragment « le départ de Brunelda ». L'inquiétude définitive naît chez le lecteur qui apprend le jugement de Kafka sur sa première oeuvre romanesque « presque achevée » : les 500 pages qui suivaient le Chapitre I (Le Soutier, faute de mieux, fut publié isolément par Kurt Wolff en mai 1913) étaient jugées « complètement ratées » par leur auteur le 4 avril 1913 dans un courrier à son courageux éditeur de Leipzig…

Quant à l'éblouissant et nébuleux long fragment « final » que demeure à jamais « le Grand Théâtre d'Oklahoma », il ne sera écrit qu'en octobre 1914. Comme l'écrit Claude David, responsable de cette édition : « Oklahoma » reste bien l'épilogue inachevé d'un roman inachevé. ».

La première édition de ce roman vit le jour en 1927 à München, aux éditions Kurt Wolff Verlag.

La seconde édition parut à Berlin en 1935, dans le cadre des Oeuvres complètes publiées aux éd. Schocken Verlag sous la direction de Max Brod et Heinz Politzer.

La troisième édition paraîtra en 1946 à New York, toujours dans sa langue allemande originelle (Schocken Verlag) – ce sera également l'année de cette première traduction française.

Der Verschollene fut le dernier des trois romans inachevés de Franz Kafka à paraître en Allemagne puis à être traduit en français.

Le texte de L'Oublié / L'Amérique comporte 252 pages (p. 3 à 255) dans cette édition pour la collection La Pléiade.

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II. Der Prozess (Le Procès)

roman composé en 1914-1915

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Ce second roman est un dédale sans minotaure. Là où l'on est toujours contraint d'avancer sans jamais avoir la possibilité de reculer. Bien se souvenir que deux anges de la mort nous attendent là où l'on qu'on croirait deviner une « issue ». Dans ce labyrinthe existentiel, Joseph K., est – on l'apprend dès les premières lignes – condamné à l'avance (et pour une faute qu'il n'a pas commise)… Il errera donc de personnage en personnage, passant de décors en clair-obscur à d'infinies coulisses toutes plus inquiétantes que les autres : autant de « trompe-l'oeil »…. Irrémédiablement seul. Condamné à l'avance, il ne peut que retarder l'issue – son exécution au couteau (on jurerait celui des chiens sans visage de « Daech ») par « ses » deux Anges de la mort, aux allures soignées de bureaucrates… Mort sans visage, atroce.


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Début de sa rédaction à l'été 1914, fin à l'automne 1915. 

Le roman comprend 10 chapitres achevés (dont le X terminal qui « acte » la mort de l'intéressé) mais aussi 7 chapitres inachevés ou « fragments ».

La première édition de ce roman vit le jour en 1925 à München aux éditions Kurt Wolff Verlag.

La seconde édition parut à Berlin en 1935, dans le cadre des Oeuvres complètes publiées aux éd. Schocken Verlag sous la direction de Max Brod et Heinz Politzer. 

1933, triste année d'accession d'Adolf Hitler au pouvoir du « Reich » allemand sera également l'année de cette première traduction française.

Der Prozess fut donc le premier des trois romans inachevés de Franz Kafka à paraître en Allemagne puis à être traduit en français.

Le texte du Procès compte 230 pages (p. 259-489) dans cette édition pour "La Pléiade".

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III. Das Schloss (Le Château)

roman composé en 1922

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Le Château est un théâtre d'ombres. Nous gardons l'impression que son protagoniste principal – une fois de plus – s‘y débat seul. Irrémédiablement seul. Seul, « Monsieur l'Arpenteur », appelé ainsi respectueusement ou ironiquement par tel ou tel villageois, tel ou tel fonctionnaire de bas étage du Château… « K. » peut-il s'en sortir ? « Les Autres » existent-ils réellement (problématique du film classique néo-gothique d'Alejandro Menabar) ? Lumières blafardes pesant sur ces journées d'hiver si courtes… Lumignons ou poêles éclairant pauvrement ces soupentes, ces maisons paysannes, cette salle de Classe et Gymnastique devenant dortoir de fortune, ces salles d'auberges (celle du Pont comme celle de « L'Hôtel des Messieurs »)… Rougeoyantes lueurs dans les ténèbres. La nuit vient si vite.

L'Arpenteur (ou « le supposé Arpenteur », comme le qualifiera l'Ami Brod…) arpente infatigablement un monde incompréhensible, presque muet, à peine hostile (la seule figure clairement menaçante et humiliante restera celle de l'Instituteur). La réalité y est molle, indécise, gluante. Bien sûr désespérée. Seule l'éclaire – pour K. comme pour nous qui sommes liés à lui par chacun de ses pas, ses gestes, ses pensées, ses mouvements d'humeur, ses pensées stratégiques offensives ou défensives – notre quête de Sens.

K. est le grand Provocateur. Celui qui s'affranchit des règles.
Dans l'espoir insensé d'atteindre un but qu'on devine illusoire.

Puisque le monde du Château est inaccessible – à lui comme à nous – bien qu'il « explique » suffisamment le village et ses habitants. Nous errons donc avec K. au Royaume des Morts… ou du moins dans ses Limbes. Dès les premières lignes…

« Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers les hauteurs qui semblaient vides. »

Grand texte religieux ? … L'intuition de Claude David nous semble suffisamment « éclairée » car solidement étayée par le texte.

Etranger car nouvel arrivant… Il ne sait pas encore.

Franz Kafka avait expliqué à Max Brod que L'Arpenteur-du-village-sous-le-Château devait mourir d'épuisement passé son septième jour d'intrusion au village : nous suivons ici le récit de ses six premiers jours passés dans ce village niché au pied de la colline où dort la forteresse…

Une forteresse aux allures bâtardes et banale, à la fois rassurante et inquiétante, qui ne se laisse jamais atteindre : aucun chemin ne semble avoir envie ou recevoir autorisation d'y mener. Tout chemin suivi par K. se contente de la contourner – sans doute définitivement ou d'éternité… le Château demeure textuellement – au sens propre – "Le Pays où l'on n'arrive jamais".

Pays de l'étrangeté crépusculaire : Le Maître du Haut-Château se nomme ici "Le Comte Westwest" [ce que nous apprenons dès le chap. I, "L'arrivée"].

"Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre." indiquait l'intertitre du célèbre et beau film de Friedrich Wilhelm Mürnau, Nosferatu dont l'année de sortie [1922] correspond avec l'année de création de "Das Schloss"... Magie et poésie, à nouveau, en ce type de simultanéité artistique.

Mais de quel côté se trouvent ces fantômes ? Sur l'une ou sur les deux rives de la rivière gelée ? Il est certain que K. les rejoint en passant le Pont. Les fantômes du passé de K., sans doute... Peut-être aussi du passé de l'écrivain, qui sait ? "K." n'est-il pas lui-même devenu une ombre - à son insu - conscient ou non de son passage de L'autre Côté du monde ? Un personnage de la grande parade oklahomesque de "L'Oublié" ne pourrait-il clamer, du haut de sa pyramide humaine, muni d'un haut-parleur en carton bouilli : "Visitez tous très vite le Grand Pays de Franz Kafka, avec sa vue imprenable sur L'Autre Monde !" ?

Là se tient sans doute l'un des liens secrets ou tacites réunissant l'Oklahoma de "Der Verschollene" à "Der Prozess" et "Das Schloss".

Déjà remarquable que "Le Château", en son monde clos et entièrement ténébreux, reste le plus long des trois romans inachevés (ou inachevables ?) de Franz Kafka, avec ses 25 denses chapitres : écrit - comme à l'accoutumée - dans la fièvre, ici en un peu moins de 9 mois et malgré l'état de "délabrement physique et moral" prégnant en cette année 1922. On sait que les causes d' "inachèvement" de ses grands chantiers romanesques successifs étaient constamment d'ordre psychologique et non pas dictées par les seuls progrès de sa maladie. On peut ici – presque à coup sûr – mettre en cause l'état d'épuisement physique et moral lié à l'écriture intensive, toujours dans cet "état d'exaltation" souvent évoqué par l'ami observateur Brod... Rappelons l'hémoptysie de la nuit du 9 au 10 août 1917 - première manifestation de la tuberculose pulmonaire de l'auteur : ces "trompettes d'alarme du néant" ayant déjà sonné pour lui cinq années auparavant, entre les murs de l'appartement du Palais Schönborn à Prague, ont pu résonner à nouveau au pied du mur du "Château"... "Assèchement" soudain du récit du "Château" au presque achèvement d'un XXVème chapitre ["Pepi"]... Kafka lui-même expliquera cette interruption en employant le terme d' "effondrement" dans un courrier du 11 septembre 1922.

Il est remarquable également que K. ait autant mûri : seulement dix années après l'adolescent Carl Rossmann de L'Oublié / L'Amerique, "K." est un personnage qui n'a plus aucune naïveté, ne se faisant plus aucune illusion quant aux mécanismes d'oppression "absurdes" de ce monde ou ceux auto-générés par la psyché humaine. Il est "L'étranger" définitif. Il s'est réduit, a dû se rigidifier en ce "K." combatif... Par ailleurs il ne peut - ou ne veut plus - être la victime expiatoire qu'était le Joseph K. du "Procès", trop humain, fataliste et d'une extrême vulnérabilité... "K." n'a d'ailleurs plus de prénom. Il est devenu "M. Nobody", en quelque sorte... Extrêmement combatif (au fond, une sorte de "répliquant" très "Philip K. Dickien"), roué, résistant, ne se laissant guère impressionner par les tentatives d'intimidation ou de séduction des uns et des autres... Ne se laissant surtout pas distraire de l'objet de sa Quête par les leurres de ce qu'on nommerait aujourd'hui "Le Système" (prenant ici toutes les figures humaines imaginables). K. refusera de se plier au moindre interrogatoire... On retiendra en particulier cette scène savoureuse avec Momus, le Secrétaire de Village de l'insaisissable Klamm, et l'Hôtesse de l'auberge du Pont : "Bonne nuit, dit K., j'éprouve une aversion pour tous les interrogatoires, et il sa dirigea vers la porte. " [fin du chapitre IX]. "K." ne sera plus jamais "Joseph K." (En gros, "il ne faut pas la lui faire"...). 

"K." est donc un roc qui sait parfaitement ce qu'il veut obtenir : une confrontation avec "le Chef du Dixième Bureau" (et le monde du Château à travers lui). Simplement une confrontation [avec une figure de la Divinité ?] même si elle s'avère impossible. le seul message de son comportement : "Je ne cède pas. "... Même si l'issue (la solitude et la mort) est connue de lui à l'avance et sans doute incontournable.
L'honneur personnel restera sauf. Malgré les tentatives d'humiliation du sinistre instituteur du village. L' "affirmation de soi" mise en oeuvre en "K. ne permet absolument plus aucune manoeuvre d'intimidation, d'où qui'elle vienne. le Château et son théâtre d'ombres sous-traitant (ce village qui se tient à ses pieds) en seront donc pour leurs frais... "Le Village" paraît le digne précurseur de la prison aimable et policée de l'antique série américaine télévisée "Le Prisonnier" : "On ne quitte pas le Village...".

"Dans "Le Château", la densité des personnages y est stupéfiante - presque étouffante (on se souviendra en particulier de la scénographie du chapitre VII où une demi-douzaine de personnes semblent s'entasser, se croiser ou s'éviter dans une soupente chauffée par un mauvais poêle).

Prenons d'ailleurs exemple des personnages introduits dans le seul chapitre I, "L'Arrivée" :
. K., "l'arpenteur présumé"
. L'aubergiste de l'auberge du Pont
. Schwartzer [bientôt identifié comme fils d'un sous-portier du Château]
. M. le comte Westwest [seulement nommé... ]
. Les paysans du village [réunis dans la salle-à-boire de l'auberge]
. La femme de l'aubergiste [dont nous apprendrons ultérieurement le prénom : Gardena]
. L'un des portiers du Château [dont le portrait peint trône sur l'un des murs de l'auberge]
. Les enfants de l'école du village
. L'instituteur du village
. Lasemann, "maître-tanneur"
. "L'homme à la grande barbe" [Nous apprendrons bientôt qu'il s'agit du cordonnier Brunswick, beau-frère du personnage précédent]
. "Une femme du Château allaitant son nourrisson [identifiée ultérieurement comme l'épouse du cordonnier Brunswick et mère du petit Hans Brunswick qui tentera d'aider K.]
. Arthur et Jérémie, envoyés comme "aides" auprès du "présumé arpenteur" K.
. Une vieille femme [il s'agit de la mère du voiturier Gerstäcker]
. Gerstäcker, le voiturier

Roman de "l'absurde", vraiment ? Claude David s'inscrit en faux. Oui, pas tant que ça... ou peut-être territoire d'un Absurde transcendant... ou disons d'un "grand Autre" (on en chuchote l'existence entre Lacaniens, nouveaux habitants d'une étrange contrée homérique).

"Autre Monde", autres moeurs... mais quelle est la Loi obscure qui régit en silence ce royaume des Limbes ?

Un non-dit permanent, partagé par tous... et bien sûr ignoré de "K.", l'étranger... La divinité et ses émanations répugnent à se laisser approcher. Klamm pourtant se laisse entrevoir (à travers le trou minuscule d'une porte d'auberge)... Seulement Klamm n'est "que" le Chef du 10ème Bureau du Château, autant dire un Saint secondaire... Il veille d'ailleurs sur son invisibilité ordinaire, surveillant en silence les manoeuvres de K. au travers d'une galerie extérieure à claire-voie, sorte de "moucharabieh" d'où l'on peut voir en sans être vu, disposée en surplomb autour d'une cour neigeuse plongée dans la nuit.

Royaume de l'Enigmatique, surtout. [*]

Etonnante empathie dont fait preuve le petit Hans Bunswick, exprimant - avec sa grave sincérité d'enfant - toute sa sollicitude pour l'Arpenteur et ses malheurs, après avoir été témoin d'une scène de sadisme sournois : Gisa, son institutrice au visage d'Ange, imprimant les cinq griffes usées de patte d'une vieille chatte sur le dos de la main de K., ceci sous les yeux emplis de curiosité et d'appréhension de tous les enfants présents à l'Ecole).

"K." est assurément le Kafka - lucide et désabusé - de 1922 alors que "Joseph K." n'était pas autant le Franz Kafka de 1914 et Karl Rossmann encore moins le jeune Kafka des années d'avant 1912...

Ce nouveau personnage pourrait affirmer à la suite du "vrai" Franz Kafka : "Impossibilité de supporter la vie en commun avec qui que ce soit." (Journal, 6 juillet 1916). 

Tour à tour, la clôture définitive des relations avec Felice Bauer (septembre 1917), Julie Wohryzek (juillet 1920) puis Milena Jesenskà (mai 1922) le prouvera suffisamment.

En cette terrible année 1922, l'évolution de sa maladie ne l'a pas encore amené à bénéficier de l'amour et des soins de la très jeune Dora Dymant, qu'il rencontrera durant l'été 1923.

On pense à la fièvre qui saisit Henri Beyle - « Stendhal » - lorsqu'il vînt à bout de La Chartreuse de Parme en 52 jours de novembre et décembre 1839 (Nos contemporains parleraient d'une véritable « performance »...). On prend conscience de la « perfection dans la complexité » de ce monde créé pour « Le Château » en moins de 9 mois de réaction enfiévrée (janvier à septembre 1922). Oeuvre de la maturité artistique. Imminence de l'issue fatale que l'on pressent dans sa chair ? Cquelque chose de pressant qui fait écrire « Tout »... avant que... Peu-être Kafka a-t-il reculé en septembre 1922, de savoir que le récit ne saurait se terminer que par la fin de K. (« mort d'épuisement » après une dernière journée à vivre au village) ?

Allons, meurt-on d'épuisement en quelques jours ? Nouvelle impression tenace d'un grand « Autre » : celui de l'Absurde... Trop vastes coulisses du Théâtre existentiel qui est « nôtre ».

Max Brod écrit dans la postface de la 1ère édition [1926] : « [Kafka] m'a expliqué une fois sur ma demande comment le roman devait se terminer. Le prétendu [sic] armateur obtient au moins satisfaction. Il ne se relâche pas dans son combat mais il meurt d'épuisement. Les gens de la commune se réunissent autour de son lit de mort, et c'est le moment où parvient la décision du Château : K. ne devait pas légitimement séjourner au village mais, au vu de certaines circonstances accessoires, on lui donnait le droit d'y vivre et d'y travailler. ».

Donc, « Présence tolérée » mais, comme on le voit, « Trop tard...  ». Condamné à vivre (mort) au Royaume des Limbes pour toujours.


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Ce roman fut rédigé de janvier à septembre 1922.

La première édition de ce roman vit le jour en 1926 à München, aux éditions Kurt Wolff Verlag.

La seconde édition parut à Berlin en 1935, dans le cadre des Oeuvres complètes publiées aux éd. Schocken Verlag sous la direction de Max Brod et Heinz Politzer. 

1938, triste année des « Accords de Münich » sera également l'année de cette première traduction française.

« Das Schloss » fut le second des trois romans inachevés de Franz Kafka à paraître en Allemagne puis à être traduit en français…

Il comprend 25 chapitres (dont le dernier inachevé).

Le texte du « Château » compte 315 pages (p. 493 à 808) dans cette édition de la Pléiade.


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Felice Bauer                  Julie Wohryzek                  Milena Jesenskà

*                                       *                                            *

 

(*) NOTE ADDITIONNELLE ou "DECRYPTAGES"...

 

On a pu facilement "décrypter" le portrait de Felice Bauer dans celui de "Fraülein Bürstner" du Procès (rédigé en 1914-1915) : "C'est une brave petite, bien gentille, bien aimable, bien convenable , et ponctuelle, et travailleuse." [chapitre I].

On évoque celui de Milena Jesenskà - avec lequel Franz Kafka eut des relations de 1920 à 1922 - au travers du personnage de Frieda, amoureuse de K. dans Le Château (1922). Frieda est servante à l'Auberge des Messieurs et amante de Klamm lorsqu'elle rencontre K. "Klamm" serait par voie de conséquence le portrait crypté d'Ernst Pollak, mari de Milena, devenant le "modèle bourgeois" (un peu décati) du Chef du 10ème bureau entrevu par l'orifice d'une porte...

Mais que dire, toujours dans Le Château, de "la famille de Barnabé" dont le père est cordonnier ? Le jeune Barnabé est pourvu de deux soeurs, Olga et Amalia. "La famille Barnabé" est à la fois réprouvée et touchée par une sorte de grâce venue du Château dont Barnabé est un des plus humbles "messagers"... 

Le Château n'est-il pas la demeure (souvent cachée par la brume) d'un "Jéhovah/Yahvé" aux desseins impénétrables ? Max Brod a comparé avec justesse Le Château à la Quête du Graal...

Pour ce qui concerne l'auteur de ces lignes, la quête d'informations fiables autour du mystère "Julie Wohryzek" (poursuivie en tant que futur auteur du récit Heiraten paru en 2015) semble du même ordre.

Pudeur de Franz et perte (définitive ?) de l'essentiel de la correspondance entre Julie et Franz (années 1919-1920). 

J'observe aujourd'hui combien le duo des soeurs Olga (l'aînée) et Amalia (la cadette) porte la trace de celui que formait visiblement deux des trois soeurs Wohryzek, Julie et "Käthe", même si physiquement Julie et Käthe W. semblent fort éloignées des soeurs jumelles du roman... 

Elles avaient un jeune frère : Wilhelm (dont nous ne savons pratiquement rien) qui pourrait "correspondre" à la place prise par le personnage sympathique de Barnabé "le messager". 

Le père Wohryzek a, lui, été décrit succesivement comme "cordonnier" [Cf. les biographies Kafka écrites par Klaus WAGENBACH et Gérard-Goorges LEMAIRE] puis comme "boucher Kasher" [Cf. Franz Kafka, der ewige Sohn de Peter-André ALT, 2005]... tout en ayant la charge de s'occuper du "gardiennage" de la plus grande Synagogue de Prague (dont le bâtiment - qui survécut au nazisme - fut détruit par le pouvoir soviétique dans l'après-guerre).... 

On note simplement que dans Le Château, le père de "Barnabé et ses soeurs" tient un rôle important dans la "brigade de pompiers"...

La figure solaire d'Olga, avec son "comportement joueur et enfantin" pourrait porter encore le souvenir - et sans doute le regret - de la relation puis des fiançailles rompues avec Julie Wohryzek en juillet 1920.

Or, souvenons-nous que Franz Kafka commence à correspondre avec Milena Jesenskà en avril 1920 et passe quatre jours entiers avec elle à Vienne fin juin-début juillet 1920... Et c'est en juillet 1920 qu'a lieu la fin de toute relation avec Julie Wohryzek.

La bravade teintée d'une certaine jalousie rétrospective de Frieda pour "la famille Barnabé" transparaît clairement au chapitre XIV, "Les reproches de Frieda" lorsqu'elle adresse à K. : "Mon amour pour toi m'a fait franchir tous les obstacles [dit-elle], c'est lui qui t'a sauvé de la famille Barnabé".

Mais tout roman n'est-il pas (même involontairement) "à clefs" ?

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23 novembre 2014

Robert WALSER le magnifique (1878-1956)

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L'auteur en 1907 (année de la parution de Les enfants Tanner)

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L'Oeuvre écrite de Robert Walser :

(liste non exhaustive)

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Les rédactions de Fritz Kocher 

(Fritz Kochers Aufsätze1904)

 (traduction de Jean Launay : 1999)

(suivi de Histoires et Petits Essais, édition Gallimard, collection "Du monde entier", 1999)

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Les enfants Tanner 

(Geschwister Tanner, roman, 1907)

(traduction de Jean Launay : 1985)

(éditions Gallimard, collection "Du monde entier", 1985 / collection "folio", 1992)

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" Un beau matin, un jeune homme ayant plutôt l'air d'un adolescent entra chez un libraire et demanda qu'on voulût bien le présenter au patron. Ce que l'on fit. Le libraire, un vieil homme très digne, dévisagea avec attention ce garçon qui se tenait devant lui un peu gêné, et l'invita à parler. « Je veux être libraire, dit le jeune homme, c'est une envie que j'ai et je ne vois pas ce qui pourrait m'empêcher de la suivre jusqu'au bout. je me suis toujours imaginé le commerce des livres comme quelque chose de merveilleux, un bonheur, et il n'y a aucune raison pour que j'en sois privé plus longtemps. Regardez, monsieur, comme je suis là devant vous, je me sens une extraordinaire aptitude à vendre des livres dans votre magasin, en vendre autant que vous pourriez souhaiter. Je suis un vendeur-né : affable, vif, poli, rapide, parlant peu, décidant vite, comptant bien, attentif, honnête, mais pas non plus aussi bêtement honnête que j'en ai peut-être l'air. Je sais baisser un prix quand j'ai affaire à un pauvre diable d'étudiant et je sais aussi le faire monter s'il ne s'agit que de rendre service aux riches, dont je vois bien que parfois ils ne savent que faire de leur argent. Je crois malgré mon jeune âge posséder une certaine connaissance des hommes. D'autre part, j'aime les hommes, si différents soient-ils : je ne me servirais donc jamais de ma connaissance des hommes pour avantager l'un plutôt que l'autre, pas plus que mes concessions aux pauvres diables n'iraient jusqu'à nuire à l'intérêt de vos affaires, monsieur. En un mot : sur ma balance de vendeur l'amour des hommes sera en parfait équilibre avec la raison commerciale, laquelle me paraît tout aussi importante et nécessaire à la vie qu'une âme aimante et généreuse. Je saurai trouver le juste milieu, soyez-en dès maintenant convaincu. "

[pages 9-10 de l'édition de poche "folio"]

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" Plusieurs semaines s'écoulèrent et le nouveau printemps s'annonça ; l'air était plus humide et plus doux, on percevait des odeurs et des bruits indécis qui paraissaient monter de la terre. La terre était molle, on marchait sur elle comme sur de gros tapis élastiques. On s'obligeait à écouter chanter les oiseaux. " Ca m'a tout l'air du printemps ", disaient pour s'aborder dans la rue les gens sensibles. Même les murs des maisons prenaient une certaine odeur, une couleur plus chargée. Tout avait l'air étrange alors qu'il s'agissait d'une chose si ancienne et si connue, mais on la ressentait comme entièrement nouvelle, elle provoquait un sentiment bizarre, violent.
  Le corps, les sens, la tête, les pensées, tout cela bougeait comme si cela voulait se remettre à pousser. L'eau du lac avait des reflets chauds et les ponts qui s'élançaient sur le fleuve paraissaient plus cambrés. Les drapeaux flottaient au vent et cela faisait plaisir de les voir flotter. Quand le soleil parut enfin, les gens sortirent par groupes et en rangs sur la chaussée blanche et bien propre. Ils s'arrêtaient pour mieux sentir la caresse de la chaleur. Il y eut beaucoup de manteaux laissés chez soi. On pouvait voir les hommes retrouver des gestes plus libres et les femmes faisaient des yeux étranges comme si l'âme allait leur sortir du coeur. "

[pages 36-37 de l'édition de poche "folio"]
*

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" Ah, regarder vers l'avenir, c'est tellement mieux que de rêver du passé. On rêve aussi quand on se projette dans l'avenir. Ne serait-il pas plus sage, quand on possède un esprit sensible, de consacrer son énergie et son intelligence aux jours qui se préparent plutôt qu'à ceux qu'on a déjà vécus ? Les temps à venir sont comme nos enfants, qui ont bien plus besoin de notre attention que les morts dont nous fleurissons les tombes avec amour, et peut-être aussi un peu d'exagération. "

[pages 193 de l'édition de poche "folio"]
*

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" La dame l'embrassa.
« Non, dit-elle, vous ne sombrerez pas. Ou bien ce serait dommage, dommage pour vous. Vous ne devez plus jamais parler si mal de vous, c'est un crime, c'est un péché. Vous vous mettez trop bas et les autres trop haut. Je saurai vous empêcher d'être dur avec vous-même. Savez-vous ce qui vous manque ? Vous devez prendre un peu de bon temps. Vous devez apprendre à parler tout bas et à répondre aux caresses. Vous allez vous amollir autrement. Je vous montrerai ; tout ce que vous ne savez pas faire, je vous le montrerai. Venez. sortons dans la nuit d'hiver. Dans la forêt qui gronde. J'ai tant de choses à vous dire. Savez-vous que je suis votre pauvre, votre heureuse prisonnière ? Plus un lot, plus un mot. Venez -- "

[pages 399-400 (*) de l'édition de poche "folio"]
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(*) Me suis souvenu - relisant la fin si "ouverte" de ce chef d'oeuvre - de cette carte postale de 1906 retrouvée par son ami Max Brod dans les papiers de Franz Kafka (par ailleurs, fervent lecteur des "petits papiers" journalistiques de Robert Walser) :

" C'est une forêt et dans cette forêt on peut être heureux. Alors viens ! "
(écriture inconnue et signature illisible)
*
Etroites parentés d'âmes, tout de même...

*

Découvert cet été, ce météorique "premier roman" : une oeuvre totalement spontanée et incroyablement lyrique, au ton extrêmement original, aux allures de manifeste romantique...

Elle fut créée par un Suisse germanophone né à Bienne en 1878 : Robert WALSER. Geschwister Tanner (Les enfants Tanner) a été publié à Berlin pour la première fois en 1907. Son manuscrit est issu d'un "premier jet" réalisé en 3 à 4 semaines entre janvier et février 1906 dans l'appartement berlinois de son frère Karl, peintre et décorateur très estimé en son temps... Le texte n'a nécessité que de minimes corrections (syntaxe, ponctuation) avant sa parution.

La traduction de Jean Launay pour les éditions Gallimard est remarquable : elle représente 332 pages dans l'édition de poche "folio" qui suivra (seule édition actuellement disponible en France). 

La plasticité et l'imprévisibilité des psychologies et des actes des attachants personnages de Simon, Klara, Kaspar, Hedwig, tout comme le "chant" délié de la langue du jeune Walser (à l'âge de 27 ans...) nous fascinent immédiatement... " On est fait pour les choses dont on rêve. " (comme l'écrit dans le roman, le doux personnage de Klara...).

Ses deux romans ultérieurs seront : Der Gehülfe (Le Commis) publié en 1908, puis Jakob von GuntenEin Tagebuch (L'institut Benjamenta) qui paraîtra en 1909. Pour l'avoir découverte intégralement depuis, il me semble qu'on puisse parler pour Robert Walser de "Trilogie romanesque magique" (*) ... Romans et personnages intemporels, face auxquels on croirait voir s'animer - juste sous nos yeux - les beaux visages de la liberté. 

(*) à l'instar de ce qu'on peut ressentir face à la tout aussi fabuleuse "Trilogie" des trois premiers romans de Dino BUZZATI Barnabo delle montagne (Barnabo des montagnes), 1933 / Il segreto del Bosco Vecchio (Le secret du Bosco Vecchio), 1935 / Il deserto dei Tartari (Le Désert Des Tartares), 1940.

*

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Le Commis 

(Der Gehülfe, roman, 1908

(sous le titre Le Commis, traduction de Bernard Lortholary : 1985)

(éditions Gallimard, collection "Du monde entier", 1985/1986)

*

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(sous le titre L'Homme à tout faire, traduction de Walter Weideli : 2000)

(édition L'âge d'Homme : 2000)

*

P1030116

" C'est étrange mais dès qu'on entend les pas d'une personne connue, c'est comme si au lieu d'approcher elle était déjà là en chair et en os, jamais son apparition effective n'est plus une surprise, quel que soit son air.
Tobler était fatigué et énervé, mais il n'y avait là rien de surpenant, car c'est toujours dans ces états qu'il rentrait à la maison. Il s'assit, soupira bruyamment ; corpulent comme il l'était, la montée de la pente lui avait été pénible ; puis il demanda ses pipes. Joseph bondit comme un dératé jusqu'à la maison pour satisafaire aussitôt ce désir, heureux d'éviter son supérieur ne fut-ce qu'une demi-minute.
Lorsqu'il revint muni du nécessaire à fumeur, la situation avait déjà changé. Tobler faisait une tête effrayante. Sa femme lui avait tout dit en peu de mots. A présent, elle était là debout, avec une audace que Joseph trouva inouïe et regardait tranquillement son mari. Celui-ci avait l'air d'un homme qui ne peut pas se répandre en malédictions, parce qu'il sent qu'il passerait les bornes.
-- Alors, M. Fischer est venu, à ce que j'apprends, dit-il, comment a-t-il trouvé les choses ?
-- Très bien.
-- L'horloge-réclame ?
-- Oui, elle lui a plu tout particulièrement. Il a dit qu'il lui semblait que c'était un projet tout à fait excellent.
-- Lui avez-vous aussi montré le distributeur automatique pour tireurs ?
-- Non.
-- Et pourquoi ?
-- M. Fischer était tellement pressé, à cause de sa femme, qui attendait en bas, à la grille du jardin.
-- Et vous avez laissé cette dame attendre ?
Joseph ne répondait rien.
-- Et il faut que j'aie comme employé un abruti pareil ! cria Tobler, incapable de contenir plus longtemps la fureur et la désolation commerciale qui le rongeaient. Il faut que j'aie le malheur d'être trompé par ma propre femme et par un commis qui n'est bon à rien. Le diable lui-même aurait peine à faire des affaires, dans des conditions pareilles !
Il aurait fracassé du poing la lampe à pétrole si, à cet instant, avant que la main ne s'abatte, Mme Tobler n'avait heureusement un peu écarté l'objet. "

[pages 75-76, éditions Gallimard, collection "du monde entier"]

*

P1030170

" Il resta un peu plus longtemps au lit ce jour-là ; il ouvrit les fenêtres et, sur son lit, laissa le soleil blanc du matin l'éclairer et l'aveugler car enfin c'était là quelque chose qu'il fallait déguster, comme diverses autres choses, par exemple l'idée du petit déjeuner. Comme tout était aujourd'hui ensoleillé et dominical ! Le soleil et le dimanche semblaient avoir fraternisé depuis fort longtemps et la pensée douillette d'un petit déjeuner tranquille, et bien elle était elle aussi tissée de soleil et de dimanche, cela se sentait nettement en ce moment. Comment aurait-il été possible de se sentir aujourd'hui chagrin ou, encore moins, maussade ou, encore moins, mélancolique ? Il y avait un mystère dans toute chose, dans toute pensée, on le sentait dans ses jambes, dans les vêtements posés sur la chaise, dans l'armoire, entre les rideaux éclatants de propreté, dans la table de toilette ; mais ce mystère n'était pas inquiétant, au contraire il était tranquille et souriant, et il vous instillait littéralement la paix. En fait, on ne pensait à rien, et on ne sentait pas du tout pourquoi (...) "
*
[page 78 de l'édition Gallimard, collection Du monde entier"]
*

P1030145

" Pour le moment, la maison Tobler répand encore dans les riants environs une odeur de propreté et de bienséance, et comment ! Auréolée comme par les éclairs du plein soleil, rehaussée sur une colline verdoyante qui se penche, merveilleusement riante, vers le lac et la plaine, cernée et embrassée par un jardin vraiment "de maîtres", elle est l'image même d'une joie réservée et méditative. Ce n'est pas pour rien qu'elle est contemplée par les promeneurs qui passent par hasard, car c'est un véritable régal pour les yeux. "
[ page 94 de l'édition Gallimard, "Du monde entier"]
*

Autant Les enfants Tanner nous semblait un néo-manifeste romantique où fantasmagorie et réalisme se mêlaient indissociablement, autant Le Commis restera pour nous un EXTRAORDINAIRE roman "réaliste" - imprégné du plus pur réalisme poétique - où se mêle curieusement une ironie tendre (empathique et inconditionnellement bienveillante à l'égard de chaque protagoniste : l'impression que Walser ait inventé pour la Terre entière un mode d'acceptation de l'Autre qu'on nommerait : "ironie bienveillante"), une charge picturale que dégage chaque ligne descriptive (la promenade en barque, la nuit) et une description (fine et sans illusion) des rapports entre classes sociales... sans oublier d'évoquer ici le thème évidemment central de l'échec : à savoir la dégringolade programmée de "La Maison Tobler" sous l'oeil du témoin (impliqué) Joseph Marti, 6 mois durant...

Deux saisons à peine, à vivre au jour le jour : le suc de chaque journée nous restant au fond de la gorge, la chaleur d'un rayon de soleil sur la peau.

Car nous épousons immédiatement la psyché de Joseph Marti, "l'homme à tout faire" de la Maison Tobler, hébergé dans la plus belle chambre - la chambre de la Tour - avec vue imprenable sur le Lac...
Monsieur l'Ingénieur Tobler et ses inventions sérieuses, pompeuses... qui ne trouveront (évidemment) jamais preneur !

Ah, ces formidables "horloges-réclames" et autres "distributeurs de muntions pour chasseurs"... à la recherche d'un "capitaliste bienveillant" (association d'idées totalement improbable...) d'où notre sentiment d'une naïveté sans fond et même de profonde compassion pour la figure PRESQUE attendrissante du "Patron" tyrannique de Joseph : ce "Herr Tobler" - bourgeois à son aise, toujours si sûr de lui - condamné peu à peu, sous l'oeil infailliblement obéissant de son employé - à l'échec et la ruine...

Ce livre est un chef d'oeuvre par la finesse de l'analyse psychologique - et par sa langue, évidemment unique... 

Oeuvre dont la thématique se rapproche aussi du presque contemporain et "flaubertien" second roman de C.F. RAMUZ : Les Circonstances de la vie (1907) : l'étude du notaire Emile Magnenat - pauvre hère bientôt entiché de sa jeune fille au pair - n'ouvrait chaque matin pas si loin de la "Villa Tobler"...

Et elle est un véritable régal pour l'âme, cette langue malicieuse de Robert WALSER ! Quel "chef d'oeuvre inconnu" reste pour nous cet empathique Der Gehülfe, magnifique gros roman de 1908, sommet de Littérature encore quasi-ignoré des lecteurs d'outre-Helvétie - chez nous, par exemple... , et cela plus de 100 ans après sa parution.

*

institut

L'Institut Benjamenta 

(Jakob von Gunten. Ein Tagebuch, roman, 1909)

(traduction de Marthe Robert : 1960)

(éditions Grasset, 1960 / réédition collection "L'Imaginaire", éditions Gallimard, 1981 /1993)

*

P1030015

" Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l’institut Benjamenta, nous n’arriverons à rien, c’est-à-dire que nous serons plus tard des gens très humbles et subalternes. "

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P1030024

" Rendre service à quelqu’un qu’on ne connaît pas et qui ne vous concerne en rien, voilà qui est charmant, cela vous fait entrevoir des paradis divinement vagues. "

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P1030042

" Sa nature, sa personne sont constellées de vertus. C’est à peine si on peut l’aimer, encore bien moins le haïr. On a du goût pour le joli et l’attirant, c’est pourquoi le beau et le joli sont tellement exposés au danger d’être dévorés ou employés de façon abusive. "

*

Que de mystères enfouis dans les "ambiances" et les psychologies d'un livre si court : des enfants-adolescents perdus, comme échoués là pour être "éduqués à l'obéissance absolue"... Une Fée et un Ogre - soeur et frère - comme "patrons" de l'Institut Benjamenta. L'étrange magie Walser, une fois de plus ! L'ambiance y est tout de même fort crépusculaire... Pour Jacob von Gunten, le jeune narrateur, la vie semble s'achever à la fin de l'ouvrage : s'en remettant à Dieu et au bon vouloir de l'Ogre... (puisque Lise Benjamenta, la soeur-fée de ce dernier vient de mourir). On sait qu'à cette époque, son créateur-vagabond avait à peine 31 ans.

Le dernier, très bref et très énigmatique roman de "la trilogie magique" de Robert Walser.

 *

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Au bureau 

(40 poèmes, 1909 - illustrations de Karl WALSER, frère de l'auteur)

(réédition ZOE : 2009)

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Histoires 

(Geschichten1914)

*

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Petits textes poétiques 

(Kleine Dichtungen1914)

(traduction de Nicolas Toubes, éditions Gallimard, collection "Du monde entier" : 2005)

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Morceaux de prose 

(Prosastücke1916-1917)

(édition ZOE : 2008)

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Petite Prose 

(Kleine Prosa1917)

(édition ZOE : 2010)

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La Promenade 

(Der Spaziergang1917)

(traduit de l'allemand par Bernard Lortholary : 1987)

(édition Gallimard, collection "Du monde entier", 1987 /collection "L'Imaginaire", 2007 /collection bilingue "folio", 2000)

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 « Un matin, l'envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l'escalier et me précipiter dans la rue. Dans l'escalier, je fus croisé par une femme qui avait l'air d'une Espagnole, d'une Péruvienne ou d'une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée.
Pour autant que je m'en souvienne, je me trouvai, en débouchant dans la rue vaste et claire, d'une humeur aventureuse et romantique qui m'emplit d'aise. Le monde matinal qui s'étalait devant moi me parut si beau que j'eus le sentiment de le voir pour la première fois... »

*

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Vie de poète 

(Poetenleben1917)

(édition ZOE, 2006)

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Tobold

(1918-1919) 

[roman disparu]

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Seeland 

(Seeland1920)

(édition ZOE, 2004)

Soit "Le pays des Lacs", cadre enchanteur des Enfants Tanner et du Commis...

" Après ses années berlinoises et avant de s’installer à Berne, Robert Walser passe sept ans (1913-1921) à Bienne, sa ville natale. Plusieurs recueils paraissent durant ces années, dont Seeland. Cet ensemble de six nouvelles constitue l’aboutissement de la période biennoise de l’écrivain, avec sa dualité caractéristique de ferveur romantique et de truculence, de rêverie et de réflexion, d’observation espiègle et d’abstraction. "

[extrait de la fiche de l'éditeur suisse ZOE]

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Theodor

(1921) 

[roman disparu]

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La Rose 

(Die Rose1925)

(traduction de Bernard Lortholary : 1987) 

(éditions Gallimard : collection "Du monde entier", 1987 / collection "L'Etrangère", 1995 / collection "L'Imaginaire", 2009)

[courtes proses - dernier ouvrage paru du vivant de l'auteur]

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Cendrillon

(traduction de Gérard Lewinter : 1990)

(édition Gérard Lebovici, 1990 / réédition ZOE : 2006)

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Sur quelques-uns et sur lui-même

(traduction de Jean-Claude Schneider : 1994)

(éditions Gallimard, 1994)

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Le Brigand

(Der Raüber, 1925)

(traduction de Jean Launay : 1993)

(éditions Gallimard : collection "Du monde entier", 1993 / collection "folio", 1996 / collection "L'Imaginaire", 2014)

[roman inachevé - parution posthume]

*

["Silence littéraire" - hélàs définitif - de l'auteur à partir de 1933]

*

Autres ouvrages, de parution posthume :

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Felix

(traduction de Gilbert Musy)

(édition ZOE : 1985/1997)

*

Rêveries et autres petites proses

(traduction de Julien Hervier : 1996)

(édition Le Passeur, 1996)

*

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Retour dans la neige. Proses brèves

(traduction de Golnaz Houdichar : 1999)

(édition ZOE, 1999)

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« Un soir, après le repas, j’allai encore en hâte au bord du lac drapé de je ne sais plus très bien quelle mélancolie pluvieuse et sombre. Je m’assis sur un banc sous les branches dégagées d’un saule et ainsi, m’abandonnant à des pensées vagues, je voulus m’imaginer que je n’étais nulle part, une philosophie qui me procura un bien-être étrange et délicieux. L’image de la tristesse sur le lac, sous la pluie, était magnifique. Dans son eau chaude et grise tombait une pluie minutieuse et pour ainsi dire prudente. Mon vieux père avec ses cheveux blancs m’apparut en pensées, ce qui fit de moi un enfant timide et insignifiant, et le portrait de ma mère se mêla au doux et paisible murmure et à la caresse des vagues. Avec l’étendue du lac qui me regardait comme je le faisais moi-même, je découvris l’enfance qui me considérait elle aussi, comme avec de beaux yeux limpides et bons. Tantôt j’oubliais tout à fait où je me trouvais, tantôt je le savais de nouveau. Quelques promeneurs silencieux allaient et venaient tranquillement sur la rive, deux jeunes ouvrières s’assirent sur le banc voisin et commencèrent à bavarder et là-bas sur l’eau, là-bas sur le lac bien-aimé, où les larmes douces et sereines coulaient paisiblement, des amateurs de navigation voguaient encore dans des bateaux ou des barques, le parapluie ouvert au-dessus de leurs têtes, une image qui me fit rêver que j’étais en Chine ou au Japon ou dans un autre pays de poésie et de rêve. Il pleuvait si gentiment et si tendrement dans l’eau et il faisait si sombre. Toutes les pensées sommeillaient puis toutes les pensées étaient de nouveau en éveil. Un vapeur sortit sur le lac; ses lumières scintillaient à merveille dans l’eau lisse et gris argent du lac qui portait ce beau bateau comme s’il éprouvait de la joie à cette apparition féerique. La nuit tomba peu après, et avec elle l’aimable invitation à se lever du banc sous les arbres, à s’éloigner de la rive et à prendre le chemin du retour. »

*

La Dame blanche et autres petites proses

(éditions Ulysse, 1999)

*

L’Étang

(édition ZOE, 1999)

*

Cigogne et porc-epic

(édition ZOE, 2000)

*

Porcelaine. Scènes dialoguées

(traduction de Marion Graf :  2000)

(édition ZOE, 2000)

*

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Nouvelles du jour

(Proses brèves II)

(édition ZOE, 2000 / 2009)

*

Blanche-Neige

(traduction de Hans Hartje et Claude Mouchard : 2001)

(édition bilingue José Corti, collection "Merveilleux", 2001)

*

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Le Territoire du crayon. Microgrammes

(édition ZOE, 2013)

*

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Histoires d’images

(1920-1933)

(édition ZOE, 2006)

*

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Poèmes

(édition bilingue ZOE, 2008)

*

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L'écriture miniature

(édition ZOE)

*

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Lettres de 1897 à 1949

(édition ZOE, 2012)

*

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Robert Walser, toujours...

(ici peut-être photographié par son éditeur et ami Carl Seelig ?)

... peu de temps avant l'hiver (25 décembre) de sa disparition (*) à Herisau

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(*) vous évitant la triste "célèbre" photographie de la découverte de son corps dans la neige...

(Non "immortalisé" ainsi, Nerval y aura au moins échappé !)

 *

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Signalons aussi le très émouvant livre de son ami éditeur Carl Seelig :

Promenades avec Robert Walser

*

Enfin, ce film sorti en 1976, du réalisateur suisse Thomas Koërfer :

Der Gehülfe (L'Homme à tout faire)

(adapté du - merveilleux - roman Le Commis... qui restera peut-être LE chef d'oeuvre de Robert Walser)

DVD L'Homme à tout faire

[Résumé] :
" L'inventeur Tobler fait venir à son domicile, la villa Abendstern (Etoile du Soir), le jeune Joseph Marti, recruté au bureau de chomage. Ce nouvel emploi ne cantonne pas le jeune homme uniquement dans les tâches de bureau. Au cours des longues soirées, Joseph devient le conseiller de la maîtresse de maison, une femme sensible, avec laquelle il vit les prémices d'un rapport amoureux. Mais la situation financière de la maison Tobler se dégrade de plus en plus... Une transposition extrêmement sensible du roman de Robert Walser, de surcroît merveilleusement filmée. "

(pour ce DVD = Langue : Deutsch (allemand) / Sous-titres : Deutsch, Français, English / Format : 16:9 / Durée : 116 min)

*

P1030019

NOTE :

Hors les photographies noir & blanc et

les reproductions des couvertures d'ouvrages de Robert Walser,

toutes les photographies couleurs "illustratives" sont de 

Dourvac'h

(Ne surtout rien reproduire sans mon autorisation, MERCI !)

*

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 " La presse. Si l’on considère comment tous les grands événements politiques, de nos jours encore, se glissent de façon furtive et voilée sur la scène, comment ils sont recouverts par des épisodes insignifiants à côté desquels ils paraissent mesquins, comment ils ne montrent leurs effets en profondeur et ne font trembler le sol que longtemps après s’être produits, quelle signification peut-on accorder à la presse, telle qu’elle est maintenant, avec ce souffle qu’elle prodigue quotidiennement à crier, à étourdir, à exciter, à effrayer ? Est-elle plus qu’une fausse alerte permanente, qui détourne les oreilles et les sens dans la mauvaise direction ? (...) Encore un siècle de journalisme - et tous les mots pueront."

(Friedrich NIETZSCHE)

Une citation-cadeau de notre Amie Aurélia ! (*)

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(*) ... qui m'enseigna jadis son concept-phare :

" Mais comment font-ils, tous, pour lire tant de bouses ? "

... frère-siamois (en plus élégant) du mien :

" Gros public va direct à la Mangeoire-à-Gros-Blaireaux... "

*

Et bé voilà, c'est tout !

 

Posté par regardsfeeriques à 10:37 - Commentaires [3] - Permalien [#]

19 septembre 2010

Dino BUZZATI le Magicien...

Célébrons partout, et surtout LISONS...

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... les oeuvres de cejournaliste d' Il Corriere della Sera

devenu (1906-1972) notre romancier-poète :

Dino Buzzati

*

(Tiens, mais au fait... " Pourquoi c'est beau ?")

*

... à cause du STYLE !!!

Toute son oeuvre en est "enchantée" !

*

Les mots coulent d'harmonie, telles eaux du torrent...

Les images y naissent comme fleurs sous la pluie...

Les arbres y sont naturellement des génies, les vents des esprits...

L'impression produite : indéfinissable...

Contes de fées, prosodies, proses-ondées de poésie ? ...

L'oeuvre d'un magicien animiste...

*

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Petite démonstration en III Actes...

Ses trois premiers romans...

... sa Trilogie magique...

*

Bàrnabo delle montagne (1933)

Bàrnabo des Montagnes

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(La maison des gardes forestiers de San Nicola, dans la vallée delle Grave : on s'éveille...)

    Au petit matin, la maison est déjà emplie de bruits. Est-ce qu'il va faire beau ? On ne comprend toujours pas pouquoi ce grand brouillard qui tient toute la montagne commence seulement à se dissiper.

  Molo, Durante, Montani et Fornioi sont sur le départ. Les autres reposent encore bien au chaud, et perçoivent seulement des bruits des bruits, des voix dans la cuisine. Ceux qui doivent partir se préparent sans doute le café. Ils s'affairent puis c'est de nouveau le silence. Juste à l'instant du départ, les voix montent et les grosses chaussures crissent sur le seuil. Quelques mots encore, confus. Les voix s'éloignent en direction de la forêt, avec le bruit des pas alourdis.

(extrait du chapitre VI de l'Intégrale des Romans et nouvelles, page 27, traduction de Michel Breitman)

*

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Il segreto del Bosco Vecchio (1935)

Le Secret du Bosco Vecchio

   1. Par certaines nuits calmes, quand la lune est pleine, on fait la fête dans les bois. Il est impossible d'établir avec précision la date de ces fêtes, car aucun symptôme ne se manifeste auparavant. Simplement, quelque chose de spécial et d'indéfinissable se trouve alors dans l'atmosphère. De nombreux humains, la majorité même, n'en prennent jamais conscience : ils passeront, impassibles, sur la lisière des forêts ténébreuses sans suspecter un instant ce qui se passe dans les profondeurs. C'est une question de sensibilité. Certains la possèdent de naissance, d'autres ne la posséderont jamais.

("Note" - en bas de page - extrait du chapitre XII de l'Intégrale des Romans et nouvelles, page 101, traduction de Michel Breitman)

*

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(Complice du vent Matteo, le colonel Sebastiano Procolo vient d'essayer de perdre son jeune neveu Benvenuto dans le Bosco Vecchio.

Par malheur, lui-même ne retrouve pas son chemin et doit passer la nuit dans la forêt... )

   Le colonel demeura assis, dans l'attente du jour nouveau et, pour la première fois de sa vie, il connut vraiment les rumeurs de la forêt. Cette nuit-là, il y en eut quinze que Procolo nota l'une après l'autre :

  1) grondements sourds qui semblaient par instant sortir de la terre, comme si quelque séisme se préparait ;

   2) bruissements de feuilles

   3) grincement des branches ployant sous le vent ;

    4) rumeurs des feuilles sèches sur le sol ;

   5) bruit de branches mortes, de feuilles et d'épines tombant à terre ;

   6) voix lointaine d'une eau vive ;

    7) bruit d'un grand oiseau s'enolant de temps en temps avec un grand fracas d'ailes (peut-être un coq de bruyère) ;

   8) rumeurs de quelques mammifères (écureuils ou fouines, renards ou lièvres) traversant la forêt ;

   9) passage d'insectes sur les arbres ;

   10) à de longs intervalles : bourdonnement d'un gros moustique ;

   11) bruissement, vraisemblablement d'une couleuvre ;

   12) hululement d'une chouette ;

   13) doux chant des grillons ;

   14) hurlements et plaintes d'un lointain animal inconnu, sans doute assailli par des loups ou des hiboux ;

   15) mystérieux jappements.

(extrait du chapitre XX de l'Intégrale des Romans et nouvelles, page 122, traduction de Michel Breitman)

*

Il deserto dei Tartari (1940)

Le désert des Tartares

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(Le jeune lieutenant Giovanni Drogo vient d'arriver au fort Bastiani...

Sur la terrasse, au soleil couchant, il questionne le lieutenant Morel, plus ancien dans la place...)

   Devant, lui, inondée par la lumière du couchant, la vallée s'enfonçait, devant lui, les secrets du septentrion se dévoilaient.

   Une vague pâleur avait envahi le visage de Drogo, qui regardait, pétrifié. La sentinelle voisine s'était arrêtée et un silence infini semblait être descendu avec les halos du crépuscule. Puis, sans détourner le regard, Drogo demanda :

  - Et derrière ? derrière ces roches, comment est-ce ? C'est tout comme ça, jusqu'au bout ?

  - Je n'ai jamais vu comment c'était (...) Il faut aller à la nouvelle redoute, celle qui est là-bas, au sommet de ce cône. De là, on voit toute la plaine. on dit...

  Et ici, il s'interrompit.

  - On dit ?... Qu'est-ce qu'on dit ?

  Et une inquiétude inhabituelle faisait trembler sa voix.

  " On dit que toute cette plaine n'est que cailloux, une sorte de désert, des cailloux tout blancs, paraît-il, comme s'il y avait de la neige.

  - Rien que des cailloux ? C'est tout ?

  - C'est ce qu'on dit : des cailloux et quelques marécages.

  - Mais au fond, au Nord, on doit tout de même bien voir quelque chose ?

  - En général, à l'horizon, il y a de la brume (...) Il y a les brumes du Nord qui nous empêchent de rien voir. (...)

  - Les brumes ! (...) Elles ne doivent pas rester là en permanence, l'horizon doit parfois être clair.

  - Il n'est presque jamais clair, même en hiver. Mais il y en a qui prétendent avoir vu...

  - Qui prétendent avoir vu ? Quoi donc ?

  - Ils ont rêvé, c'est sûr (...) "

(extrait du chapitre III de l'Intégrale des Romans et nouvelles, page 190, traduction de Michel Arnaud)

009

(Au fort Bastiani depuis quelques années, le lieutenant Drogo fait un étrange rêve prémonitoire...

Se revoyant enfant, il assiste - depuis la fenêtre d'un palais enchanté -

au départ "dans les cieux" de son camarade Angustina, lui-même redevenu enfant...

Angustina mourra dans les neiges un peu plus tard... et surtout, ni lui ni Drogo ne verront attaquer les Tartares... )

    Les fantômes, naguère aimables, n'étaient donc pas venus jouer avec les rayons de lune, ils n'étaient pas sortis, innocentes créatures, de jardins parfumés, mais ils venaient de l'abîme.

    Les autres enfants eussent pleuré, ils eussent appelé leur mère, mais Angustina, lui, n'avait pas peur et conversait placidement avec les esprits, comme pour établir certaines modalités qu'il était nécessaire de préciser. Serrés autour de la fenêtre, semblables à une guirlande d'écume, ils se chevauchaient l'un l'autre, se poussant vers l'enfant, et celui-ci faisait oui de la tête, comme pour dire : bien, bien, tout est parfaitement d'accord. A la fin, l'esprit qui, le premier, avait aggripé l'appui de la fenêtre, peut-être était-ce le chef, fit un geste impérieux. Angustina, toujours de son air ennuyé, enjamba l'appui de la fenêtre (il semblait déjà devenu aussi léger que les fantômes) et s'assit dans le petit palanquin, croisant les jambes en grand seigneur. La grappe de fantôme se défit dans un ondoiement de voiles et le véhicule enchanté s'éleva doucement.

(extrait du chapitre XI de l'Intégrale des Romans et nouvelles, page 223, traduction de Michel Arnaud)

desert_tartares

L'histoire fut adaptée ultérieurement - brillamment -

par le cinéaste "intimiste" italien

Valerio Zurlini

(Eté violent, La fille à la valise, Journal intime, Le professeur)

dont ce sera la dernière réalisation...

*

On se souvient des plans crépusculaires extraordinaires

tournés dans la forteresse de Bam

(citadelle d'argile cachée dans les montagnes désertiques en Iran -

et devenue, le temps du cinéma, le "Fort Bastiano"... )

Lieu de tournage "idéal" découvert par Zurlini

elle sera soumise, deux dizaines d'années plus tard, à un violent tremblement de terre

extrêmement destructeur en vies humaines...

*

Hélàs, Vulcain se substitua aux Tartares légendaires...

cdf_voyageur

Caspar David FRIEDRICH, Voyageur au-dessus de la mer des nuages

*

[En conclusion provisoire, vous offrant ces modestes

COUPLET & REFRAIN "ELITISTES"...]

A l'heure des sinistres P.à B. (Pièges-à-Blaireaux) à 22 euros,

 

Du règne internéto-télévisqueux Despento-FoenkiNothombo-Houellebecquo-Trierweilo-Zemmourien

 

De "notre" NON-littérature gélatineuse triomphante...

 

Toujours si platement écrite, étonnamment vulgaire,

Invariablement narcisso-centrée et prétentiarde,

Insincère jusqu'en son "tire-larmes-à-Margot"

Constamment insignifiante,

 

Comme il reste doux -- et héroïque -- de découvrir

Tant de livres de (VRAIE) Littérature

Ecrits par ces artistes qui oeuvrèrent -- et oeuvrent encore -- de par le monde

A la croissance d'un si bel Arbre...

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01 août 2010

Henry JAMES et son "Portrait de femme" (The Portrait of a Lady, 1880)

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  Jeune personne aux théories nombreuses, Isabel Archer était douée d'une imagination remarquablement active. Sa chance avait été de disposer d'un esprit plus aiguisé que la plupart des gens parmi lesquels le sort l'avait placée, de percevoir avec plus d'ampleur les faits qui se déroulaient autour d'elle et de désirer connaître ce qui lui était peu familier. Il est exact qu'aux yeux de ses contemporains elle passait pour extrêmement profonde, car ces excellentes gens ne refusaient jamais leur admiration à une intelligence dont la portée leur échappait et parlaient d'Isabel comme d'un jeune prodige, réputé avoir lu les auteurs classiques, dans les traductions.

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(...) la jeune fille n'avait jamais  tenté d'écrire un livre et ne briguait pas les lauriers de l'écrivain. Elle n'avait ni talent particulier d'expression ni la conscience de soi propre au génie ; elle était seulement persuadée que les gens avaient raison lorsqu'ils la traitaient comme si elle était supérieure aux autres. Qu'elle le fût ou non, ils avaient raison de l'admirer s'ils l'estimaient telle, car il lui semblait que son esprit fonctionnait plus vite que le leur, ce qui suscitait en elle une impatience, aisément prise pour une supériorité. Disons-le dès maintenant : Isabel avait probablement de sérieuses dispositions pour le péché d'amour-propre ; elle explorait souvent et avec complaisance le champ de sa nature ; elle appuyait généralement sur des preuves insuffisantes sa conviction d'avoir raison ; elle se considérait comme digne d'hommages. Néammoins, ses erreurs et ses illusions étaient souvent telles qu'un biographe désireux de préserver la dignité de son héroïne répugne à les préciser.

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Ses idées formaient un entrelac de tracés flous que n'avait jamais corrigé le jugement de gens ayant autorité en la matière. Dans le domaine des opinions, elle avait suivi sa propre voie qui l'avait engagée dans une infinité de zigzags ridicules. Par moments, elle se découvrait dans son tort d'une façon si grotesque qu'elle s'offrait alors une semaine d'humilité passionnée. Après quoi, elle redressait la tête plus haut que jamais ; car cela ne servait à rien ; son désir d'avoir bonne opinion d'elle-même était insatiable. Selon sa théorie, la vie ne valait d'être vécue qu'à cette seule condition. Il fallait appartenir à l'élite, être conscient de son excellent équilibre - elle ne pouvait s'empêcher de reconnaître que le sien était parfait -, évoluer au royaume de la lumière, de la sagesse naturelle, de l'impulsion heureuse et de l'inspiration élégante et durable.

Henry JAMES, Portrait de femme,

(The Portrait of a Lady)

traduit de l'anglais par Claude Bonnafont (1995)

Chapitre 6

(publié aux éditions 10/18, collection "Domaine étranger")

*

Roman de l'écrivain américain Henry James (1843-1916), publié en 1880, Portrait de femme est son oeuvre la plus célèbre parce qu'elle possède de quoi intéresser le lecteur le plus superficiel en même temps que le lecteur le plus exigeant. James y conte en effet les aventures d'une jeune fille attrayante qui affronte la vie avec confiance, obtient quelques jolis succès et s'attire mainte sympathie assez honnête. Toutefois, trop de vanité finit par lui tourner la tête. Elle connaît le malheur, tente de s'en sortir, puis se soumet, par devoir, à la triste vie qu'elle s'est créée elle-même.

Laffont-Bompiani, Dictionnaire des oeuvres,

*

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Photographies :

D O U R V A C ' H

Viviès, 31 juillet 2010

*

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26 mai 2010

Julien GRACQ ou ce "Grand Fleuve de nos rêves"...

Revisitons l'oeuvre merveilleusement sereine
d'un "géographe sentimental"
(*) ...

Julien Gracq

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(*) selon la belle expression de Gilles Lapouge, Le magazine littéraire, juin 2007, pages 38-41

*

Commençons par ce si riche article de
Lily
retraçant l'étonnante trajectoire esthétique
de notre "dernier romantique"...

son site :
Lily et ses livres


http://www.lily-et-ses-livres.blogspot.com/

*

 

02 janvier 2008

Julien Gracq

Julien Gracq nous a quittés le 22 décembre dernier. Il avait 97 ans.
Je suis tombée sous le charme de cet écrivain rare, exigeant, alors que j’avais dix-sept ans, je ne le connaissais pas même de nom, mais le petit opuscule intitulé Les Eaux étroites m’a pour une raison mystérieuse tout de suite interpellée alors que je musardais dans une librairie. Rapidement par la suite, j’ai dévoré nombre de ses romans, conquise, troublée, envoûtée par cette écriture magnifique.
Et pourtant, les romans de Julien Gracq ne se laissent pas facilement apprivoiser. Ils font partie de ces textes que l’on ne rencontre jamais par hasard. La porte s’ouvre ou reste irrémédiablement fermée. J’en ai fait la cruelle expérience, alors que, une bonne dizaine d’années plus tard, j'ai tenté de m'immerger à nouveau dans Au château d’Argol. J’ai dû refermer le livre, un de ceux de l’écrivain que j’avais pourtant tant aimé, empêtrée que j’étais dans l’histoire, incapable d’y prendre la moindre part. Il m’a fallu attendre encore quelques mois pour le redécouvrir avec le bonheur intact de ma première lecture.
Il en est ainsi de la poésie. Je ne dirais pas qu’elle se mérite, mais il faut une certaine inclination du moment, un esprit vierge, à l’écoute, aux aguets… Et alors seulement, les notes de musique sont perceptibles et le concerto peut commencer.

Un beau ténébreux, Le Rivage des Syrtes, En lisant, en écrivant, La littérature à l’estomac (titre magnifique, repris maintes fois ensuite par des essayistes), La forme d’une ville, figurent désormais en bonne place dans ma bibliothèque, j’attends toujours Le moment, où je vais les relire, les redécouvrir une nouvelle fois, avec un œil neuf, ou tout du moins, je le souhaite, aussi passionné qu’à vingt ans.

Le hasard a voulu que mes parents m’offrent pour Noël, un magnifique ouvrage, un recueil de textes sur Julien Gracq, publié par la Revue culturelle des Pays de la Loire. Ouvrage riche et abondamment illustré. Je n’ai pour l’heure eu que le temps de le feuilleter, mais je ne peux me résoudre à attendre pour vous en parler car….
… car, j’ai découvert cet article dans le Figaro Magazine du samedi 29 décembre dernier.
J’avoue avoir été choquée – scandalisée, serait le terme plus juste – par la légèreté avec laquelle le journaliste évoque les romans de Gracq. Je le cite (si par le plus grand des hasards, ce dont je doute, il passait par là, il est bien évidemment le bienvenu ;)

Je cite la phrase incriminée : « Si ses romans sont souvent assommants, ses portraits de villes réelles ou imaginaires, ses descriptions de régions marginales, toujours à la frontière, ses analyses littéraires (Stendhal, Chateaubriand, Hugo, Nerval…) sont d’une stupéfiante beauté, d’une implacable lucidité. »

« Assommants », ses romans ?

Je n’aurais pas l’outrecuidance d’affirmer être capable de parler de l’œuvre de Gracq, mes lectures sont toujours trop « émotives », à fleur de peau. Je préfère laisser la parole aux auteurs de la revue culturelle 303, dans laquelle je pioche cet extrait qui me semble une excellente réponse au journaliste littéraire du Figaro Magazine.

Tout ce qu’il touche du regard devient pure poésie.

Est-il poète, romancier, critique ? Pour Jean Amette (Le Point, 3 avril 1989), « Julien Gracq reste unique et mythologique. Ses romans ressemblent à des poèmes mystiques, à des contes celtes, à tout sauf à des romans. » Mais Pierre Mertens note (dans Le Magazine littéraire) à propos de la seconde période gracquienne, celle des fragments : « Tout cela se lit comme un roman. Et pour cause : c’en est peut-être bien encore un. » Des romans qui n’en sont pas, et des fragments écrits comme des romans ! Décidément, Gracq, par ailleurs ni tout à fait classique ni inconditionnellement surréaliste, a l’art d’échapper à tout enfermement trop contraignant dans un genre ou dans un autre. Bertrand Poirot-Delpech invite même « à le lire pour ce qu’il est : non un romancier bâtissant une fresque psychologique ou sociale, mais un poète à la recherche d’accords avec le monde, par la seule magie des mots. »

(Revue 303 n° 93, 2006, page 19)

Et tout est dit…

Source photo : Collection Viollet, extrait de la Revue 303
Julien Gracq en décembre 1951 vient de signifier qu'il refuse le prix Goncourt

*

Poursuivons avec ce si bel article offert par
Rose
à propos de la première oeuvre publiée
que son auteur lui-même jugeait bien imparfaite...

son site :
Rose a lu

http://rosealu.canalblog.com

*

13 février 2008

Au château d’Argol

argolJ’ai terminé, il y a déjà quelques jours, le premier roman de Julien Gracq, et je pense que je vais en parler avec une grande maladresse. Mais parlons-en quand même !
Le personnage principal, bien qu’inhumain, comme dans tout bon roman noir, c’est d’abord le château du titre, manoir perdu au milieu des solitudes, au sommet d’un éperon rocheux, accessible par un sentier tortueux (autant dire inaccessible). Ses fenêtres ressemblent à des meurtrières, on dirait une muraille emmurant de sombres secrets. L’intérieur révèle un confort extravagant et sauvage : fourrures épaisses, soieries asiatiques… La visite s’achève sur la bibliothèque, au sommet d’une tour dominant la forêt.
Car le château est comme enseveli dans une épaisse forêt presque animée, battue par les pluies. Non loin, la mer, violente elle aussi. Et au fil des errances des personnages, d’autres lieux se révèlent, tout aussi mystérieux et funèbres : un cimetière oublié, une chapelle surplombant l’abîme, qui se transforme dans la pénombre verte des vitraux en une sorte de sanctuaire sous-marin...
Trois personnages se retrouvent au château d’Argol.
Albert l’a acheté sur les recommandations d’un ami féru de romans noirs. Il s’y retire  pour se plonger dans des études philosophiques et y attend Herminien, son ami, son double, et Heide, dont on ne sait d’abord si c’est une femme ou un homme, mais seulement que cette âme ne s’épanouit que dans les convulsions des révolutions.
D’étranges relations se nouent entre ces trois personnages, faites de désir, de rivalités, de jalousie et de violence. Ces figures tourmentées nous restent cependant assez opaques, car jamais le narrateur ne leur donne la parole.
C’est aussi que plus que des personnages il s’agit de « forces » ou de figures mythiques. Comme des sortes de dieux, certains peuvent mourir et pourtant continuer à exister, renaître, se rétablir ou se flétrir à nouveau.
Heide est ainsi une figure radieuse, presque indescriptible : « son visage était divers comme les heures du jour ». Elle semble faite à la fois de lumière et de feu ; ainsi nous est-elle décrite dans sa passion soudaine et totale pour Albert : « Tout son sang bougeait et s’éveillait en elle, emplissait ses artères d’une bouleversante ardeur, comme un arbre de pourpre qui eût épanoui ses rameaux sous les ombrages célestes de la forêt. Elle devenait une immobile colonne de sang, elle s’éveillait à une étrange angoisse ; il lui semblait que ses veines fussent incapables de contenir un instant de plus le flux épouvantable de ce sang qui bondissait en elle avec fureur au seul contact du bras d’Albert
et qu’il allait jaillir et éclabousser les arbres de sa fusée chaude, tandis que la saisirait le froid de la mort dont elle croyait sentir le poignard entre ses deux épaules ». C’est dire que l’amour est d’emblée associé à l’angoisse et à la conscience d’une issue fatale.
Et il y a donc cette écriture, à la fois abstraite et riche d’images toujours saisissantes, complexe et ensorcelante, qui pourrait être décrite par l’image du filet qui caractérise les paroles d’Herminien, tentant de « saisir » Heide qui lui échappe : le soir, lorsqu’il sont tous les trois réunis, ses paroles sont des « arabesques dangereuses », de « bouleversantes incantations », un « filet de Pénélope au tissu arachnéen ». Il faut faire un effort pour démêler cette toile, mais on en est prisonnier, séduit et emporté.
Le roman s’enrichit aussi de mille références, et semble particulièrement inspiré par le Parsifal de Wagner et le mythe de la sainte Lance, qui blesse et qui guérit. On en trouve de multiples échos, dans les lectures d’Albert, dans la chapelle des abîmes où une horloge, un tombeau, une lance et un casque semblent réunis de façon « emblématique », et aussi dans la gravure que contemple Herminien et que découvre secrètement Albert. Ce mythe et sa relecture cruelle (la fascination pour la blessure et le sang qui en coule) expliquent les rapports entre les personnages, d’une façon qui m’est restée un peu mystérieuse, et ça ne m’a pas déplu !

*

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Brefs souvenirs d'une courte visite à Julien Gracq en août 2007

" Comme un pélerinage personnel à St-Florent-le-Vieil : soit une première (hélàs, aussi dernière) visite à mon écrivain préféré : le 28 août 2007, si ma mémoire est bonne, et en compagnie de mon fils qui avait alors 15 ans...

Au château d'Argol est un hommage au roman noir anglais... ce n'est pas un livre "facile", c'est sûr, mais l'écriture y joue bien son rôle : les mots savent évoquer des images... le "cinéma intérieur" se déclenche... salles blanches d'un château silencieux, lumière de fonds sous-marins à travers les vitraux d'une chapelle ruinée au coeur d'une forêt bretonne, rivages solitaires de l'océan... Oui, on comprend qu'un homme comme André Breton ait été fasciné par le MYSTERE que dégage ce roman-rêve... (même si Gracq, lui-même, était conscient de son manque de maîtrise : le livre était paru en 1938 et à compte d'auteur, alors qu'il n'avait que 28 ans)

Mais je ne peux parler que de l'heure et demi de notre conversation de 2007 dans sa maison de la Rue du Grenier-à-Sel, face à la Loire : Julien Gracq, alias Louis Poirier ("écrivain amateur" toute sa vie de prof d'histoire-géo, faut-il le rappeler à tant d'écrivants français médiocres qui s'intrônisent aujourd'hui "écrivains", comme s'il s'agissait d'une "profession" prestigieuse...), Louis Poirier donc était à la fois une personne chaleureuse, un homme droit et généreux, un "résistant" vrai de vrai, pétillant d'esprit et de malice... mais aussi à 97 ans quelqu'un de profondément défaitiste face à ce qui "reste" de la Littérature dans notre pays...

Je me souviens m'être amusé, face à lui, à vouloir faire le parallèle entre les sortilèges de Un balcon en forêt (son roman de 1958 qui me paraît le plus poétique et maîtrisé) et ceux de deux ouvrages du Magicien animiste Dino Buzzati : Barnabo des Montagnes et Le Désert des Tartares...

Il a juste commenté : "Vous ressentez cette proximité-là, c'est votre droit... ".
L'esprit toujours curieux des perceptions de ses lecteurs...


Julien Gracq était persuadé que ses oeuvres ne seraient bientôt plus lues que par quelques poignées d'universitaires (profs et étudiants), une sorte de société secrète et très isolée, disséminée dans quelques pays...

Je me souviens avoir voulu évoquer ces lecteurs et lectrices qui "se" parlent de la Littérature (la vraie) sur les sites internet et "prescrivent" des lectures, tout aussi efficacement que d'autres prescripteurs, eux professionnels...
Impression inoubliable de Julien Gracq... je me souviens lui avoir serré longuement la main quand il nous a raccompagnés jusqu'au seuil de chez lui, après avoir pris le temps de dédicacer "mon" exemplaire de son Roi Pêcheur...

En Littérature, le Graal reste inaccessible... d'ailleurs, Perceval ne le verra jamais directement... "

Dourvac'h

(ainsi que pour les articles suivants, déjà parus sur :)

http://regardsfeeriques.canalblog.com

*

Attention, la possibilité de nous laisser
ici vos chers et si précieux Commentaires
se trouve tout en bas de ce long article-papyrus !!!

*

lundi 24 décembre 2007

Julien Gracq ou la PanGée des Rêves -

silences et survol d'un Continent...

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illustration (haut) :

Caspar David FRIEDRICH

Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages (détail)

*

crédits artsitiques pour les photographies en noir-et-blanc, de haut en bas :

Roland ALLARD, Agence VU :

Portrait de l'écrivain, 1982

Julien Gracq, Saint-Florent-le-Vieil, 1982

*

Jean-Paul DEKISS, Opale

Julien Gracq, Saint-Florent-le-Vieil, 2001

*

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De futurs beaux rêves d'océans, de forêts et de sables à tous !

*

dernière photographie :

DOURVAC'H, Viviès (Ariège), 23 décembre 2007

*

lundi 3 septembre 2007

Fin août au Pays de Julien Gracq :

voyage entre Evre et Loire...

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C'était à Saint-Florent-le-Vieil...

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... par un mardi d'août ensoleillé (28 août dernier)...

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.. là où Maine-et-Loire et Loire-Atlantique se font face...

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Guerres vendéennes et Matière de Bretagne en miroir,
de chaque côté du Grand Fleuve...

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Un voyage au pays des barques à fond plat et de leur mémoire vive...

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Mémoire des hommes, d'un homme ici et aujourd'hui solitaire
au milieu d'un grand fleuve nommé "Littérature"...

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Papyrus de mémoire et labyrinthe des rêves
qui s'ouvrent face au perron de cette maison...

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Je n'ai pas pris de photo au domicile de Monsieur Poirier
dit "Julien Gracq"
(je n'aurais jamais osé lui demander...)

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Homme intrépide de ses 97 années de présence terrestre...
Oeil malicieux...

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Je l'ai écouté parler de cette Littérature "survivant" miraculeusement,
devenant de plus en plus "société secrète"...

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...cernée par les paralittérateurs bâcleurs,
anthropophages du monde entier,
occupant ces terrains si vagues en
cervelles disponibles,
espace bien déblayé par l'Horreur Economique...

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Que lui ai-je dit, moi ?
... que j'ai trouvé une même musique de mots
dans ses premières phrases de voyage en barque et en Littérature
des "Eaux étroites" (1976)...

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... que dans l'entrée du labyrinthe enchanté d'
"A la Recherche du Temps perdu" de Marcel Proust...

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... Que le jeune garde forestier "Barnàbo des Montagnes" (1933)
ou le Lieutenant Giovanni Drogo du "Désert des Tartares" (1940)
imaginés par l'écrivain magicien Dino Buzzati
m'ont semblé si proches
du monde d'attente
entre sentiments, songes et guerres
du Lieutenant Grange

d' "Un balcon en Forêt"
d'un certain Julien Gracq (1958)...

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Mais tant de choses à entendre et à dire...
L'écrivain nous a reçus 1 heure 15, je crois,
s'excusant de ne pouvoir offrir plus...

(j'avais 1 h30 de retard sur l'horaire de rencontre prévu...)

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Mon fils de 15 ans avait été invité, nous a écoutés,
a un peu parlé... S'est-il vraiment ennuyé ?

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Pour ce qui est de moi et depuis 15 ans,
Julien Gracq m'a ouvert en grand
les portes de "La Littérature"...

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Cette première visite, c'était... comment dire ?
Une journée féérique sur une rive de Loire,
pas si loin des Territoires de l'Evre...

*

DOURVAC'H, 2007

*

Clichés pris à

St-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) le 28 août 2007

(sauf dernier cliché pris à Orléans le 26 août 2007)

Autres clichés :

Chien en faïence : oeuvre de Marie-Christine Lehembre (Orléans)
Poupée de porcelaine et Pendule ancienne : fabrication inconnue

*

samedi 23 juin 2007

Un balcon en forêt de Julien Gracq

Brocéliande à Nebias (Aude)

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" Une idée de bonheur avait toujours été liée pour Grange
aux sentiers qui vont entre les jardins, et la guerre la rendait plus vive :
ce jardin lavé par la nuit, gorgé de plantes fraîches et d'abondance comestible,
c'était pour lui le chemin de Mona ; il abordait à la lisière du bois
comme au rivage d'une île heureuse.

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La porte de Mona n'était jamais fermée
- non pour que son ami pût entrer le matin sans la réveiller,
mais parce qu'elle était par la race de ces nomades du désert
que le déclic d'une serrure angoisse :
où qu'elle fut, elle plantait toujours sa tente en plein vent.

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Quand Grange entrait, dans le carré de lumière grise que faisait la porte ouverte,
il apercevait d'abord sur une table de cuivre le contenu de ses poches
qu'elle avait vidées en vrac avant de coucher, et où il y avait des clés,


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des bonbons à la menthe tout incrustés de miettes de pain,
une bille d'agate, un petit flacon de parfum,

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un bout de crayon mordillé et sept ou huit pièces d'un franc.
Le reste de la chambre était obscur.

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Grange n'ouvrait pas les volets tout de suite ;
il s'asseyait sans bruit près du lit qui sortait un peu de l'ombre,
vaste et ténébreux, éclairé d'en bas par les braises de la cheminée
et le reflet gras des chenets de cuivre.

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Quand Mona s'éveillait, avec cette manière instatanée
qu'elle avait de passer de la lumière à l'ombre
(elle s'endormait au milieu d'une phrase comme les très jeunes enfants)

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cinglé, fouetté, mordu, étrillé,

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il se sentait comme sous la douche d'une cascade d'avril,
il était dépossédé de lui pour la journée;

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mais cette minute où il la regardait encore dormir était plus grave :
assis à côté d'elle, il avait l'impression de la protéger.

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Le froid se glissait dans la pièce malgré le feu mourant ;

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à travers les volets mal joints suintait une aube grise ;

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un instant, il se sentait porté au creux d'un monde éteint,
dévasté par de mauvaises étoiles, tout entier couvé par une pensée noire :
il promenait les yeux autour de lui pour y chercher la coûteuse blessure
qui faisait le matin si pâle, refroidissait cette chambre triste jusqu'à la mort.

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" Qu'elle ne meure pas ", murmurait-il superstitieusement,
et le mot éveillait dans la pièce aux volets fermés un écho distrait :
le monde avait perdu son recours; on eût dit que
de son sommeil même une oreille s'était détournée.

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Mona dormait à plat ventre, les couvertures enroulées autour d'elle,
les bras étendus de tout leur long, les mains plongées
sous le traversin agrippant le lit de ses deux bords,

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et Grange quand il se penchait sur elle souriait malgré lui,
toujours étonné que même dans le sommeil,
la prise de ce petit corps sur ce qu'il avait reconnu une fois
pour son bien et sa pâture fut si affamée.

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Souvent elle s'endormait nue ;

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quand il soulevait un peu le drap sur son épaule,
il comprenait que ce sommeil brusque d'enfant
qui la terrassait et qui l'étonnait si fort

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avait mêlé à sa fatigue le souvenir d'un piège tendre :
c'était comme si une hâte l'eût convoyée vers lui
à travers toute la longue nuit d'hiver,

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et quelque chose lui bougeait dans le coeur :

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il se dévêtait vite, sans bruit, et s'allongeait à côté d'elle. "

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Julien GRACQ
"
Un balcon en forêt "

José Corti éditeur,

1ère édition, 1958
(pages 84-86)

*

photos :

DOURVAC'H

forêt de Nebias (Aude), avril 2007

en contrepoint à cette forêt magique des Ardennes en "drôle de guerre"
pour notre Lieutenant Grange pris dans l'hiver 1940
& dont l'Odyssée mélancolique et amoureuse
fut chantée en 1958 par la lyre de Julien GRACQ...


(Et avez-vous reconnu l 'Arbre-harpe de "Brocéliande-en-Aude" ?)

*

lundi 18 juin 2007

Julien GRACQ ou le début d'un rêve...

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Le jeune homme photographié ici à côté de sa soeur s'appelle Louis Poirier ;
il vit à Saint Florent-le-Vieil depuis quatre-vingt dix-sept ans,
auprès des rives de la Loire et de l'Evre...

*

Sous le nom de Julien GRACQ,
c'est le plus grand écrivain français vivant...

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Un numéro spécial du "magazine littéraire"
vient  - enfin - de lui être consacré

(juin 2007)

*

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A cette question finale de l'entretien
réalisé par Dominique Rabourdin
à Saint-Florent en 2007 :

" Etes-vous stoïcien ?

N'avez-vous pas peur de la mort, de votre propre mort ? "

Julien Gracq lui répond :

" La perspective de ma disparition ne me scandalise pas :
la mort semble partout inséparable de la vie,
individuelle ou collective.
La mort survient, un jour ou l'autre ;
quoique très proche pour moi, sa pensée ne m'obsède pas :
c'est la vie qui vaut qu'on s'en occupe. "

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Clichés :

Trois oeuvres célèbres de Caspar-David FRIEDRICH

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Portraits de Julien Gracq et clichés des premières éditions de ses ouvrages
extraits du dossier spécial du "magazine littéraire", juin 2007

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Quelques ouvrages de Julien Gracq

(photographies : Dourvac'h)

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Posté par regardsfeeriques à 20:00 - - Commentaires [14] - Permalien [#]