800px_Kafka_Amerika_1927

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Trois romans appartenant à un même monde.
Comme faits d'une même matière indécise. 


PREMIER POSTULAT : Le monde sensible reste une énigme à déchiffrer et nous ne disposons que d'une vie – à durée fortement imprévisible – pour cela.

SECOND POSTULAT (découlant du 1er) : Nos banales existences terrestres se révèlent – à plus ample examen – uniformément tissées d'une même matière énigmatique un peu gluante, que certains nomment (avec un rien de grandiloquence, dérisoire et impuissante) ... « destinée ».


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Les trois romans diversement inachevés de Franz Kafka (1883-1924) sont ici réunis dans ce premier volume des écrits complets de l'écrivain (publiée en 1976 en 4 tomes pour la collection La Pléiade) dans leur traduction « historique », de l'allemand au français : celle que réalisa Alexandre Vialatte en 1933 pour Der Prozess, en 1938 pour Das Schloss et en 1946 pour Der Verschollene Amerika.

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I. Der Verschollene (L'Oublié / L'Amérique)

roman composé en 1912, complété en 1914

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L'Oublié (titre choisi par Franz Kafka dès 1912) ou L'Amérique (titre choisi par Max Brod pour sa 1ère édition de 1927) est le récit d'une lente descente aux enfers, morale et sociale, d'un jeune homme naïf, malchanceux et plein de vitalité… Karl s'adapte sas cesse et jamais ne se décourage (son côté "gentleman-tramp").

Si la trame des mésaventures de Karl Rossmann (âgé de seize ans au début du roman) s'inspire – ceci bien souligné par Claude David – du schéma directeur des romans de Charles Dickens, leur « mise en images » nous semble étonnamment proche – géniale intuition de l'ami Max Brod – de celle des moyens métrages et du tout 1er long métrage de Charlie Chaplin (période The Immigrant à The Kid). 

Cependant et contrairement à Charlot (gentleman-vagabond proprement insubmersible), Karl – trop jeune immigrant, imperturbablement confiant, bien vite infortuné – chutera peu à peu… Il descendra – toujours d'une façon curieusement semi-volontaire – de degré en degré l'échelle sociale, tombant enfin dans les plus bas-fonds de cette « nouvelle société » américaine. On pressent bien qu'il ne s'en relèvera pas… Kafka le déclarera « finalement puni de mort […] d'une main […] légère, plutôt mis à l'écart » ("Journal", 30 septembre 1915).

D'où l'indécidable « fausse-fin » ou « fin ouverte » que constitue Le Grand Théâtre d'Oklahoma

Cet épisode formerait-t-il un leurre de plus pour l'éternel novice Karl – juste avant le « grand déraillement existentiel final » qui l'attend ? La suite des méandres d'un banal « enfer » terrestre se déroulant encore à l'infini – sous forme de voie de chemin de fer… ?

Ou bien – comme le perçoivent certains lecteurs – n'est-on pas introduits dans les prémisses de son « Après-Vie »… ? Introduction en de curieuses « Limbes »… ou encore dans les décors enchanteurs – et pour nous trompeurs – d'un « Paradis » individuel ?

Notre malchanceux héros – y faisant valoir comme patronyme le surnom correspondant à « sa dernière place » occupée dans quelque pègre (Negro) – semble en tout cas être parvenu physiquement indemne en cette Terre d'élection, ce Grand Théâtre d'Oklahoma aux allures paradisiaques, où les femmes – employées pour une sorte de grande parade – sont affublées d'ailes d'Anges… 

Alors : « Paradis pour tous » ? 

Bien sûr et pourquoi pas ? Seulement voilà : pour espérer entrer au Paradis-"Oklahoma", il nous faut bien mourir... Etape inévitable.

Disons que pour nous, lecteurs, le jeune déclassé Karl s'estompera à jamais dans les lueurs incertaines et irréelles (tant on jurera cette image surexposée) de paysages défilant derrière les vitres d'un grand train en route vers on ne sait quelle fabuleuse contrée…


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Ce que nous connaissons comme la version « définitive » de ce 1er roman a été mis au net pour l'essentiel en octobre et novembre 1912 : soit du chapitre I, « le Soutier », au début du chapitre VII, « Brunelda/Un Asile ». le long chapitre VII sera poursuivi en décembre 1912 mais Kafka se déclarera « entièrement vaincu par son roman » et l'interrompra le 26 janvier 1913. 

On apprendra également avec intérêt l'existence de 200 pages manuscrites « disparues » de ce roman (qui auraient été écrites durant l'hiver 1911-1912 puis au printemps 1912) que l'auteur jugera le 9-10 mars 1913 « complètement inutilisable[s] ». On sait également qu'une partie du manuscrit « définitif » commencé en fin-septembre 1912 fut détruites par F. K. Il est vraisemblable que ces pages disparues ou détruites racontaient les « étapes intermédiaires » de la déchéance sociale et morale du héros Karl Rossmann, dont témoigne le fragment « le départ de Brunelda ». L'inquiétude définitive naît chez le lecteur qui apprend le jugement de Kafka sur sa première oeuvre romanesque « presque achevée » : les 500 pages qui suivaient le Chapitre I (Le Soutier, faute de mieux, fut publié isolément par Kurt Wolff en mai 1913) étaient jugées « complètement ratées » par leur auteur le 4 avril 1913 dans un courrier à son courageux éditeur de Leipzig…

Quant à l'éblouissant et nébuleux long fragment « final » que demeure à jamais « le Grand Théâtre d'Oklahoma », il ne sera écrit qu'en octobre 1914. Comme l'écrit Claude David, responsable de cette édition : « Oklahoma » reste bien l'épilogue inachevé d'un roman inachevé. ».

La première édition de ce roman vit le jour en 1927 à München, aux éditions Kurt Wolff Verlag.

La seconde édition parut à Berlin en 1935, dans le cadre des Oeuvres complètes publiées aux éd. Schocken Verlag sous la direction de Max Brod et Heinz Politzer.

La troisième édition paraîtra en 1946 à New York, toujours dans sa langue allemande originelle (Schocken Verlag) – ce sera également l'année de cette première traduction française.

Der Verschollene fut le dernier des trois romans inachevés de Franz Kafka à paraître en Allemagne puis à être traduit en français.

Le texte de L'Oublié / L'Amérique comporte 252 pages (p. 3 à 255) dans cette édition pour la collection La Pléiade.

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II. Der Prozess (Le Procès)

roman composé en 1914-1915

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Ce second roman est un dédale sans minotaure. Là où l'on est toujours contraint d'avancer sans jamais avoir la possibilité de reculer. Bien se souvenir que deux anges de la mort nous attendent là où l'on qu'on croirait deviner une « issue ». Dans ce labyrinthe existentiel, Joseph K., est – on l'apprend dès les premières lignes – condamné à l'avance (et pour une faute qu'il n'a pas commise)… Il errera donc de personnage en personnage, passant de décors en clair-obscur à d'infinies coulisses toutes plus inquiétantes que les autres : autant de « trompe-l'oeil »…. Irrémédiablement seul. Condamné à l'avance, il ne peut que retarder l'issue – son exécution au couteau (on jurerait celui des chiens sans visage de « Daech ») par « ses » deux Anges de la mort, aux allures soignées de bureaucrates… Mort sans visage, atroce.


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Début de sa rédaction à l'été 1914, fin à l'automne 1915. 

Le roman comprend 10 chapitres achevés (dont le X terminal qui « acte » la mort de l'intéressé) mais aussi 7 chapitres inachevés ou « fragments ».

La première édition de ce roman vit le jour en 1925 à München aux éditions Kurt Wolff Verlag.

La seconde édition parut à Berlin en 1935, dans le cadre des Oeuvres complètes publiées aux éd. Schocken Verlag sous la direction de Max Brod et Heinz Politzer. 

1933, triste année d'accession d'Adolf Hitler au pouvoir du « Reich » allemand sera également l'année de cette première traduction française.

Der Prozess fut donc le premier des trois romans inachevés de Franz Kafka à paraître en Allemagne puis à être traduit en français.

Le texte du Procès compte 230 pages (p. 259-489) dans cette édition pour "La Pléiade".

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III. Das Schloss (Le Château)

roman composé en 1922

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Le Château est un théâtre d'ombres. Nous gardons l'impression que son protagoniste principal – une fois de plus – s‘y débat seul. Irrémédiablement seul. Seul, « Monsieur l'Arpenteur », appelé ainsi respectueusement ou ironiquement par tel ou tel villageois, tel ou tel fonctionnaire de bas étage du Château… « K. » peut-il s'en sortir ? « Les Autres » existent-ils réellement (problématique du film classique néo-gothique d'Alejandro Menabar) ? Lumières blafardes pesant sur ces journées d'hiver si courtes… Lumignons ou poêles éclairant pauvrement ces soupentes, ces maisons paysannes, cette salle de Classe et Gymnastique devenant dortoir de fortune, ces salles d'auberges (celle du Pont comme celle de « L'Hôtel des Messieurs »)… Rougeoyantes lueurs dans les ténèbres. La nuit vient si vite.

L'Arpenteur (ou « le supposé Arpenteur », comme le qualifiera l'Ami Brod…) arpente infatigablement un monde incompréhensible, presque muet, à peine hostile (la seule figure clairement menaçante et humiliante restera celle de l'Instituteur). La réalité y est molle, indécise, gluante. Bien sûr désespérée. Seule l'éclaire – pour K. comme pour nous qui sommes liés à lui par chacun de ses pas, ses gestes, ses pensées, ses mouvements d'humeur, ses pensées stratégiques offensives ou défensives – notre quête de Sens.

K. est le grand Provocateur. Celui qui s'affranchit des règles.
Dans l'espoir insensé d'atteindre un but qu'on devine illusoire.

Puisque le monde du Château est inaccessible – à lui comme à nous – bien qu'il « explique » suffisamment le village et ses habitants. Nous errons donc avec K. au Royaume des Morts… ou du moins dans ses Limbes. Dès les premières lignes…

« Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n'indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers les hauteurs qui semblaient vides. »

Grand texte religieux ? … L'intuition de Claude David nous semble suffisamment « éclairée » car solidement étayée par le texte.

Etranger car nouvel arrivant… Il ne sait pas encore.

Franz Kafka avait expliqué à Max Brod que L'Arpenteur-du-village-sous-le-Château devait mourir d'épuisement passé son septième jour d'intrusion au village : nous suivons ici le récit de ses six premiers jours passés dans ce village niché au pied de la colline où dort la forteresse…

Une forteresse aux allures bâtardes et banale, à la fois rassurante et inquiétante, qui ne se laisse jamais atteindre : aucun chemin ne semble avoir envie ou recevoir autorisation d'y mener. Tout chemin suivi par K. se contente de la contourner – sans doute définitivement ou d'éternité… le Château demeure textuellement – au sens propre – "Le Pays où l'on n'arrive jamais".

Pays de l'étrangeté crépusculaire : Le Maître du Haut-Château se nomme ici "Le Comte Westwest" [ce que nous apprenons dès le chap. I, "L'arrivée"].

"Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre." indiquait l'intertitre du célèbre et beau film de Friedrich Wilhelm Mürnau, Nosferatu dont l'année de sortie [1922] correspond avec l'année de création de "Das Schloss"... Magie et poésie, à nouveau, en ce type de simultanéité artistique.

Mais de quel côté se trouvent ces fantômes ? Sur l'une ou sur les deux rives de la rivière gelée ? Il est certain que K. les rejoint en passant le Pont. Les fantômes du passé de K., sans doute... Peut-être aussi du passé de l'écrivain, qui sait ? "K." n'est-il pas lui-même devenu une ombre - à son insu - conscient ou non de son passage de L'autre Côté du monde ? Un personnage de la grande parade oklahomesque de "L'Oublié" ne pourrait-il clamer, du haut de sa pyramide humaine, muni d'un haut-parleur en carton bouilli : "Visitez tous très vite le Grand Pays de Franz Kafka, avec sa vue imprenable sur L'Autre Monde !" ?

Là se tient sans doute l'un des liens secrets ou tacites réunissant l'Oklahoma de "Der Verschollene" à "Der Prozess" et "Das Schloss".

Déjà remarquable que "Le Château", en son monde clos et entièrement ténébreux, reste le plus long des trois romans inachevés (ou inachevables ?) de Franz Kafka, avec ses 25 denses chapitres : écrit - comme à l'accoutumée - dans la fièvre, ici en un peu moins de 9 mois et malgré l'état de "délabrement physique et moral" prégnant en cette année 1922. On sait que les causes d' "inachèvement" de ses grands chantiers romanesques successifs étaient constamment d'ordre psychologique et non pas dictées par les seuls progrès de sa maladie. On peut ici – presque à coup sûr – mettre en cause l'état d'épuisement physique et moral lié à l'écriture intensive, toujours dans cet "état d'exaltation" souvent évoqué par l'ami observateur Brod... Rappelons l'hémoptysie de la nuit du 9 au 10 août 1917 - première manifestation de la tuberculose pulmonaire de l'auteur : ces "trompettes d'alarme du néant" ayant déjà sonné pour lui cinq années auparavant, entre les murs de l'appartement du Palais Schönborn à Prague, ont pu résonner à nouveau au pied du mur du "Château"... "Assèchement" soudain du récit du "Château" au presque achèvement d'un XXVème chapitre ["Pepi"]... Kafka lui-même expliquera cette interruption en employant le terme d' "effondrement" dans un courrier du 11 septembre 1922.

Il est remarquable également que K. ait autant mûri : seulement dix années après l'adolescent Carl Rossmann de L'Oublié / L'Amerique, "K." est un personnage qui n'a plus aucune naïveté, ne se faisant plus aucune illusion quant aux mécanismes d'oppression "absurdes" de ce monde ou ceux auto-générés par la psyché humaine. Il est "L'étranger" définitif. Il s'est réduit, a dû se rigidifier en ce "K." combatif... Par ailleurs il ne peut - ou ne veut plus - être la victime expiatoire qu'était le Joseph K. du "Procès", trop humain, fataliste et d'une extrême vulnérabilité... "K." n'a d'ailleurs plus de prénom. Il est devenu "M. Nobody", en quelque sorte... Extrêmement combatif (au fond, une sorte de "répliquant" très "Philip K. Dickien"), roué, résistant, ne se laissant guère impressionner par les tentatives d'intimidation ou de séduction des uns et des autres... Ne se laissant surtout pas distraire de l'objet de sa Quête par les leurres de ce qu'on nommerait aujourd'hui "Le Système" (prenant ici toutes les figures humaines imaginables). K. refusera de se plier au moindre interrogatoire... On retiendra en particulier cette scène savoureuse avec Momus, le Secrétaire de Village de l'insaisissable Klamm, et l'Hôtesse de l'auberge du Pont : "Bonne nuit, dit K., j'éprouve une aversion pour tous les interrogatoires, et il sa dirigea vers la porte. " [fin du chapitre IX]. "K." ne sera plus jamais "Joseph K." (En gros, "il ne faut pas la lui faire"...). 

"K." est donc un roc qui sait parfaitement ce qu'il veut obtenir : une confrontation avec "le Chef du Dixième Bureau" (et le monde du Château à travers lui). Simplement une confrontation [avec une figure de la Divinité ?] même si elle s'avère impossible. le seul message de son comportement : "Je ne cède pas. "... Même si l'issue (la solitude et la mort) est connue de lui à l'avance et sans doute incontournable.
L'honneur personnel restera sauf. Malgré les tentatives d'humiliation du sinistre instituteur du village. L' "affirmation de soi" mise en oeuvre en "K. ne permet absolument plus aucune manoeuvre d'intimidation, d'où qui'elle vienne. le Château et son théâtre d'ombres sous-traitant (ce village qui se tient à ses pieds) en seront donc pour leurs frais... "Le Village" paraît le digne précurseur de la prison aimable et policée de l'antique série américaine télévisée "Le Prisonnier" : "On ne quitte pas le Village...".

"Dans "Le Château", la densité des personnages y est stupéfiante - presque étouffante (on se souviendra en particulier de la scénographie du chapitre VII où une demi-douzaine de personnes semblent s'entasser, se croiser ou s'éviter dans une soupente chauffée par un mauvais poêle).

Prenons d'ailleurs exemple des personnages introduits dans le seul chapitre I, "L'Arrivée" :
. K., "l'arpenteur présumé"
. L'aubergiste de l'auberge du Pont
. Schwartzer [bientôt identifié comme fils d'un sous-portier du Château]
. M. le comte Westwest [seulement nommé... ]
. Les paysans du village [réunis dans la salle-à-boire de l'auberge]
. La femme de l'aubergiste [dont nous apprendrons ultérieurement le prénom : Gardena]
. L'un des portiers du Château [dont le portrait peint trône sur l'un des murs de l'auberge]
. Les enfants de l'école du village
. L'instituteur du village
. Lasemann, "maître-tanneur"
. "L'homme à la grande barbe" [Nous apprendrons bientôt qu'il s'agit du cordonnier Brunswick, beau-frère du personnage précédent]
. "Une femme du Château allaitant son nourrisson [identifiée ultérieurement comme l'épouse du cordonnier Brunswick et mère du petit Hans Brunswick qui tentera d'aider K.]
. Arthur et Jérémie, envoyés comme "aides" auprès du "présumé arpenteur" K.
. Une vieille femme [il s'agit de la mère du voiturier Gerstäcker]
. Gerstäcker, le voiturier

Roman de "l'absurde", vraiment ? Claude David s'inscrit en faux. Oui, pas tant que ça... ou peut-être territoire d'un Absurde transcendant... ou disons d'un "grand Autre" (on en chuchote l'existence entre Lacaniens, nouveaux habitants d'une étrange contrée homérique).

"Autre Monde", autres moeurs... mais quelle est la Loi obscure qui régit en silence ce royaume des Limbes ?

Un non-dit permanent, partagé par tous... et bien sûr ignoré de "K.", l'étranger... La divinité et ses émanations répugnent à se laisser approcher. Klamm pourtant se laisse entrevoir (à travers le trou minuscule d'une porte d'auberge)... Seulement Klamm n'est "que" le Chef du 10ème Bureau du Château, autant dire un Saint secondaire... Il veille d'ailleurs sur son invisibilité ordinaire, surveillant en silence les manoeuvres de K. au travers d'une galerie extérieure à claire-voie, sorte de "moucharabieh" d'où l'on peut voir en sans être vu, disposée en surplomb autour d'une cour neigeuse plongée dans la nuit.

Royaume de l'Enigmatique, surtout. [*]

Etonnante empathie dont fait preuve le petit Hans Bunswick, exprimant - avec sa grave sincérité d'enfant - toute sa sollicitude pour l'Arpenteur et ses malheurs, après avoir été témoin d'une scène de sadisme sournois : Gisa, son institutrice au visage d'Ange, imprimant les cinq griffes usées de patte d'une vieille chatte sur le dos de la main de K., ceci sous les yeux emplis de curiosité et d'appréhension de tous les enfants présents à l'Ecole).

"K." est assurément le Kafka - lucide et désabusé - de 1922 alors que "Joseph K." n'était pas autant le Franz Kafka de 1914 et Karl Rossmann encore moins le jeune Kafka des années d'avant 1912...

Ce nouveau personnage pourrait affirmer à la suite du "vrai" Franz Kafka : "Impossibilité de supporter la vie en commun avec qui que ce soit." (Journal, 6 juillet 1916). 

Tour à tour, la clôture définitive des relations avec Felice Bauer (septembre 1917), Julie Wohryzek (juillet 1920) puis Milena Jesenskà (mai 1922) le prouvera suffisamment.

En cette terrible année 1922, l'évolution de sa maladie ne l'a pas encore amené à bénéficier de l'amour et des soins de la très jeune Dora Dymant, qu'il rencontrera durant l'été 1923.

On pense à la fièvre qui saisit Henri Beyle - « Stendhal » - lorsqu'il vînt à bout de La Chartreuse de Parme en 52 jours de novembre et décembre 1839 (Nos contemporains parleraient d'une véritable « performance »...). On prend conscience de la « perfection dans la complexité » de ce monde créé pour « Le Château » en moins de 9 mois de réaction enfiévrée (janvier à septembre 1922). Oeuvre de la maturité artistique. Imminence de l'issue fatale que l'on pressent dans sa chair ? Cquelque chose de pressant qui fait écrire « Tout »... avant que... Peu-être Kafka a-t-il reculé en septembre 1922, de savoir que le récit ne saurait se terminer que par la fin de K. (« mort d'épuisement » après une dernière journée à vivre au village) ?

Allons, meurt-on d'épuisement en quelques jours ? Nouvelle impression tenace d'un grand « Autre » : celui de l'Absurde... Trop vastes coulisses du Théâtre existentiel qui est « nôtre ».

Max Brod écrit dans la postface de la 1ère édition [1926] : « [Kafka] m'a expliqué une fois sur ma demande comment le roman devait se terminer. Le prétendu [sic] armateur obtient au moins satisfaction. Il ne se relâche pas dans son combat mais il meurt d'épuisement. Les gens de la commune se réunissent autour de son lit de mort, et c'est le moment où parvient la décision du Château : K. ne devait pas légitimement séjourner au village mais, au vu de certaines circonstances accessoires, on lui donnait le droit d'y vivre et d'y travailler. ».

Donc, « Présence tolérée » mais, comme on le voit, « Trop tard...  ». Condamné à vivre (mort) au Royaume des Limbes pour toujours.


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Ce roman fut rédigé de janvier à septembre 1922.

La première édition de ce roman vit le jour en 1926 à München, aux éditions Kurt Wolff Verlag.

La seconde édition parut à Berlin en 1935, dans le cadre des Oeuvres complètes publiées aux éd. Schocken Verlag sous la direction de Max Brod et Heinz Politzer. 

1938, triste année des « Accords de Münich » sera également l'année de cette première traduction française.

« Das Schloss » fut le second des trois romans inachevés de Franz Kafka à paraître en Allemagne puis à être traduit en français…

Il comprend 25 chapitres (dont le dernier inachevé).

Le texte du « Château » compte 315 pages (p. 493 à 808) dans cette édition de la Pléiade.


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Felice Bauer                  Julie Wohryzek                  Milena Jesenskà

*                                       *                                            *

 

(*) NOTE ADDITIONNELLE ou "DECRYPTAGES"...

 

On a pu facilement "décrypter" le portrait de Felice Bauer dans celui de "Fraülein Bürstner" du Procès (rédigé en 1914-1915) : "C'est une brave petite, bien gentille, bien aimable, bien convenable , et ponctuelle, et travailleuse." [chapitre I].

On évoque celui de Milena Jesenskà - avec lequel Franz Kafka eut des relations de 1920 à 1922 - au travers du personnage de Frieda, amoureuse de K. dans Le Château (1922). Frieda est servante à l'Auberge des Messieurs et amante de Klamm lorsqu'elle rencontre K. "Klamm" serait par voie de conséquence le portrait crypté d'Ernst Pollak, mari de Milena, devenant le "modèle bourgeois" (un peu décati) du Chef du 10ème bureau entrevu par l'orifice d'une porte...

Mais que dire, toujours dans Le Château, de "la famille de Barnabé" dont le père est cordonnier ? Le jeune Barnabé est pourvu de deux soeurs, Olga et Amalia. "La famille Barnabé" est à la fois réprouvée et touchée par une sorte de grâce venue du Château dont Barnabé est un des plus humbles "messagers"... 

Le Château n'est-il pas la demeure (souvent cachée par la brume) d'un "Jéhovah/Yahvé" aux desseins impénétrables ? Max Brod a comparé avec justesse Le Château à la Quête du Graal...

Pour ce qui concerne l'auteur de ces lignes, la quête d'informations fiables autour du mystère "Julie Wohryzek" (poursuivie en tant que futur auteur du récit Heiraten paru en 2015) semble du même ordre.

Pudeur de Franz et perte (définitive ?) de l'essentiel de la correspondance entre Julie et Franz (années 1919-1920). 

J'observe aujourd'hui combien le duo des soeurs Olga (l'aînée) et Amalia (la cadette) porte la trace de celui que formait visiblement deux des trois soeurs Wohryzek, Julie et "Käthe", même si physiquement Julie et Käthe W. semblent fort éloignées des soeurs jumelles du roman... 

Elles avaient un jeune frère : Wilhelm (dont nous ne savons pratiquement rien) qui pourrait "correspondre" à la place prise par le personnage sympathique de Barnabé "le messager". 

Le père Wohryzek a, lui, été décrit succesivement comme "cordonnier" [Cf. les biographies Kafka écrites par Klaus WAGENBACH et Gérard-Goorges LEMAIRE] puis comme "boucher Kasher" [Cf. Franz Kafka, der ewige Sohn de Peter-André ALT, 2005]... tout en ayant la charge de s'occuper du "gardiennage" de la plus grande Synagogue de Prague (dont le bâtiment - qui survécut au nazisme - fut détruit par le pouvoir soviétique dans l'après-guerre).... 

On note simplement que dans Le Château, le père de "Barnabé et ses soeurs" tient un rôle important dans la "brigade de pompiers"...

La figure solaire d'Olga, avec son "comportement joueur et enfantin" pourrait porter encore le souvenir - et sans doute le regret - de la relation puis des fiançailles rompues avec Julie Wohryzek en juillet 1920.

Or, souvenons-nous que Franz Kafka commence à correspondre avec Milena Jesenskà en avril 1920 et passe quatre jours entiers avec elle à Vienne fin juin-début juillet 1920... Et c'est en juillet 1920 qu'a lieu la fin de toute relation avec Julie Wohryzek.

La bravade teintée d'une certaine jalousie rétrospective de Frieda pour "la famille Barnabé" transparaît clairement au chapitre XIV, "Les reproches de Frieda" lorsqu'elle adresse à K. : "Mon amour pour toi m'a fait franchir tous les obstacles [dit-elle], c'est lui qui t'a sauvé de la famille Barnabé".

Mais tout roman n'est-il pas (même involontairement) "à clefs" ?